La vie tend à nous montrer combien il n’existe rien de meilleur
révélateur que le temps qui passe et, avec lui, cette capacité qui est la
nôtre de revenir à une certaine période par le simple recours à nos sens, quels
qu’ils soient, les voyant associés à une chose précise. Ce peut être une image,
ce peut être un goût, ce peut être un parfum. Sans parler d’un son dont la
puissance se mesurera à sa faculté d’être associé à un certain nom. Quant à ce
qui nous concerne ici plus précisément, ceux de Diana Brown & Barrie K Sharpe
auront incontestablement marqué les mémoires de toute une génération de groove
junkies…
1992
La scène soul anglaise semble littéralement bouillir, redéfinissant le genre, à
l’opposé de son alter ego US enfermée dans les formats. L’on verra même circuler
le terme Brit Soul pour désigner l‘émergence d’une véritable colonie où l’on
retrouve Loose Ends, Soul II Soul, Omar, Mica Paris,
YoYo Honey, the Chimes, Driza Bone, D-Influence,
Blacksmith, Brand New Heavies, Opaz et bien d’autres, sans
parler de Lisa Stansfield. Quant à Jamiroquai, il a déjà
quitt&é les starting blocks pour ce qui sera le parcours que l’on sait, alors
que chaque label local (indépendant ou non), de Virgin à Acid Jazz, EastWest,
Island, Talkin’ Loud met des billes dans le ‘mouvement’ et il semble alors que
rien ne peut arrêter les Anglais dans leur quête de reconnaissance. Et vous
savez pourquoi ? Tout simplement du fait de la présence de ce quelque chose dans
leur approche qui les rendait instantanément identifiables. La paire
Brown &
Sharpe ne faisant pas exception en
cette période si excitante..
Sans le moindre doute, nos deux larrons savaient ce qu’ils voulaient et
n’ont jamais manqué l’occasion de l’affirmer haut et fort, par opposition à ces
habituels ‘wanabees’ suivant les recettes dites sûres dans leur quête de
ramasser le jackpot plutôt que de commencer par se faire un nom. Et ce qui est
plus qu’une évidence aujourd’hui, l’était déjà il y a 15 ans.
Qu’importe la
musique, qu’importe le fait qu’elle dure ou non, on préfèrera promouvoir la
merde plutôt que quelque chose qui a de la signification parce que c’est là où
l’on peut faire de l’argent… Une
réalité dont tous deux étaient plus que conscients au moment de s’apprêter à
publier le fruit de leur travail en commun au début des années 90. And je serais
tenté de dire : quel début, avec ce riff de guitar wah wah 70’s envoûtant mêlé à
un clavier hypnotique autour d’une ligne de basse ronde sur un tempo plutôt cool
(103 BPM) sorti à l’origine sur Acid Jazz. Certains d’entre vous auront
peut-être deviné, il ne s’agit là de rien d’autre que de ce jam funk et soulful
intitulé ‘Masterplan’ à propos duquel, Diana et son partenaire ne
ménagent pourtant pas les critiques…
Nous ne savions
pas vraiment ce que nous faisions au moment de l’enregistrer, déclarait Barrie.
D’accord, c’était bien pour ce que c’était, mais si nous avions à le refaire, ce
serait sensiblement différent, à la manière de James Brown. Un signe de
perfectionnisme qui amènera lnos deux larrons à prendre plus de deux ans pour
façonner un album complet - The Black, The White, The Yellow & The Brown (And
Don’t Forget The Redman) – avec un (£ 200,000) des plus confortable en
comparaison avec ce que leur label (FFRR) payait à l’époque pour ce qui
s’agissait de musique totalement électronique avec des morceaux d’artistes comme
The Orb et consorts (20 fois moins) à peu près à la même époque ! Et
quel album également, dont pas moins de 5 singles seront tirés dont ‘Love Or
Nothing’, ‘Sun Worshippers’, ‘Blind Faith’ et ‘Eating Me Alive’ s’ajoutant au
susmentionné. Plutôt pas mal pour des gens – en tout cas Barrie – qui se
disent être des non musiciens. Je ne sais pas plus dessiner, dit il bien
qu’ayant l’autre main dans l’industrie de la mode. Je ne sais pas dessiner,
mais je crois pourtant être un bon concepteur de vêtements, et je sais aussi
écrire.
Ce qu’il faut
comprendre à propos de cet LP, c’est qu’il n’a jamais été conçu avec l’idée d’en
faire un album de dance music. C’est une collection de bonnes chansons faites
par de bons musiciens (Mick
Talbot entre autres, ainsi que le co-producteur Robin Goodfellow,
connu pour ses travaux notamment avec FYC, The Thompson Twins etBananarama).
Quant aux textes, ce ne sont pas simplement des mots, ils ont une
signification réelle. Ce que je veux dire par là, c’est que les choses que tu
sors, quelles qu’elles soient, doivent avoir un rapport direct avec le monde
extérieur. Il n’y a rien de mal à être influencé par tel ou tel et tenter de le
faire ressortir. Ce qui compte c’est la manière dont tu vas le faire, la façon
avec laquelle tu vas leur donner ta propre touche et c’est d’ailleurs exactement
la même chose pour ce qui concerne le DJing. Ce n’est pas tant ce que tu joues
qui importe, mais la manière dont tu seras amené à le jouer…
Sans surprise, Barrie portait d’ailleurs le même regard critique
à l’égard de la domination (déjà à l’époque) du recours à la technologie dans la
production. Qu’il s’agisse de soul, de disco, mais aussi de rock, il y avait
une vraie chaleur dans la musique, par opposition à la production actuelle qui
sonne trop polishée. Les années 70 ont été une tellement bonne période.
Aujourd’hui, c’est comme si les gens avaient peur d’essayer d’afficher leurs
différences, comme s’il n’y avait d’autre solution que celle de rester scotché à
un standard. Et c’est à peu près la même chose d’ailleurs pour ce qui concerne
les remixes. A quoi sert-il d’en sortir autant (jusqu’à 8 voire plus)
quand deux, à condition qu’ils soient différents, seraient largement suffisants.
Ce n’est rien d’autre que du gaspillage d’argent de la part de cadres de telle
ou telle maison de disques qui veulent se payer des noms bien ronflants. Tout le
monde veut des grands noms, mais ces gens finissent par sortir des morceaux qui
sonnent tous plus ou moins de la même manière dans la plupart des cas. Tant
qu’ils ont la cote, on voit leurs noms à peu près partout en même temps, avec le
risque que cela suppose qu’ils finissent par se cramer à plus ou moins longue
échéance. Et je crois que ce n’est pas la manière dont il faut approcher le
business.
Je regarde la
conception de vêtements en pensant à ce que j’aimerais porter et il en va de
même de la musique. Toutes deux sont le reflet de mon style de vie.
‘Love Or
Nothing’, disaient-ils et ils sont manifestement restés fidèles à ces mots pour
ce qui devait être leur seul et unique album, plutôt que de risquer de se
compromettre en sombrant dans les diktats de la mode, lesquels allaient peu
après devenir l’obsession de FFRR avec, pour conséquence directe, la perte
rapide de son identité, après avoir été l’un des labels émergeants les plus
prometteurs du Royaume-Uni, de son lancement à cette période précise. Le temps
a, là aussi, fait son chemin…