Chaque culture musicale peut en général se targuer d’avoir un club de
référence, un endroit mythique où, par la force du hasard et des contingences,
se sont rencontrés un public, un propriétaire, une équipe et des musiciens ou un
DJ. Right time, right place, et ainsi, parfois même à l’insu de ses acteurs, une
page d’histoire s’écrit. Histoire de la musique, histoire de la culture. Ce
scénario s’est répété de nombreuses fois au cours du XX° siècle ; du Cotton Club
au CBGB, du Whisky A Gogo à l’Hacienda, autant de lieux devenus légendaires car
emblématiques d’une configuration historique et culturelle particulière.
Légendaires, et c’est bien de légende qu’il s’agit, quand on voit des jeunes de
vingt ans arborer fièrement un T-shirt frappé de l’emblème du Paradise Garage,
qui a fermé ses portes pourtant bien avant leur majorité intellectuelle et
musicale …
Ce phénomène, à
première vue bien innocent, en dit en fait long, très long, sur l’histoire
récente du clubbing parisien et français (l’un se réduisant malheureusement trop
souvent à l’autre). Avec le retour du rock les T-shirts CBGB ont fleuri comme
les hirondelles au printemps, et cela fait désormais bien longtemps que le bras
de Popeye du club de Mel Cheren orne les torses des fans de musique dite
‘garage’. Des symboles dont le sens les dépasse vraisemblablement souvent, mais
qui sont autant de manières de se fondre dans une tribu, dans un héritage
musical et culturel. Un héritage exclusivement … anglo-saxon ; on cherchera
désespérément des tatouages ou des colifichets en l’honneur du Palace, du Boy ou
des Bains Douches. Et que dire du logo du fleuron du clubbing parisien, le Queen,
trônant majestueusement sur des compilations tech-house exposées en bout de
gondole chez Auchan !
La démonstration
par l’exemple est facile, la conclusion immédiate : la France, et Paris en
particulier, n’ont pas su, ou pu, et ne savent toujours pas fabriquer de mythes
nocturnes autres que fugitifs. Il est bien loin le temps où l’Europe entière se
pâmait au nom des cafés germanopratins où s’acoquinait la fine fleur des poètes
surréalistes et des peintres modernistes ! Bien lointain aussi, quoique plus
proche de nous, le temps des caveaux de Saint Germain où jazz, réflexion
politique et philosophie copulaient pour le plus grand bonheur d’un Paris
pensant ses blessures de 39-45 … Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, la
vie nocturne de la capitale, tout comme sa vie culturelle, ne provoquent plus
que bâillements et airs de déjà-vu. Toujours déjà blasés, les Parisiens, au gré
de leurs errances nocturnes, acceptent de payer € 20 pour entrer dans des antres
à boum-boum, consommation et sourire non compris, s’il vous plaît !!!
Physionomistes petits chefs, vigiles aux poings lestes, barmen (barmaids)
aimables comme des portes de prison constituent le quotidien du noctambule. Des
variantes opèrent parfois, barmen faussement cools toujours là pour saler
l’addition, portier faux copain vrai crétin, responsable de vestiaire aux tarifs
proportionnels à la profondeur de son décolleté. Les anecdotes circulant entre
‘clubbers’ sont assez éloquentes à ce sujet : le videur ne m’a pas laissé
recenir après que je sois sorti prendre l’air, ils refusent de donner de
l’eau au bar, le physio est vraiment une tête de c**, il refoule les
guest lists !, etcaetera.
Qu’il nous soit
ici permis de faire hypothèse d’école. Imaginons un restaurant, une pizzeria par
exemple. Il/Elle a pignon sur rue, dans une allée commerçante et touristique où
la clientèle ne manque pas. A son ouverture, on y pratique des prix défiant
toute concurrence, alliés à une campagne de publicité de grande envergure. Pour
une pizza achetée, une offerte ! Vous prenez un dessert, on vous offre le vin !
Evidemment les clients accourent. Ce n’est pas la Tour d’Argent, tout juste un
restaurant d’une certaine tenue ; pourtant, un serveur à l’entrée refoule sans
ménagement les gens dont la tête ne lui revient pas, ou les filles qui portent
des tennis. Passe encore, les prix sont attractifs ! Et pour l’ouverture, on a
mis les petits plats dans les grands, avec des pizzas de luxe changeant tous les
week-ends – à vrai dire, l’abondance des garnitures nuit parfois à leur qualité,
mais passons !
Pourtant, un
mois après, plus de pizzas spéciales, juste une carte peu originale, et toujours
la même. Si on commande beaucoup, on peut s’asseoir, sinon, on mange debout, au
comptoir dans le meilleur des cas. Pour ce qui est des serveurs, c’est la
loterie la plus complète : certains sont aimables, d’autres, d’une rare
suffisance, refusent de prendre votre commande si vous n’êtes pas assez beau, ou
pas assez richement habillé. La qualité des plats est elle aussi aléatoire : au
lieu de laisser un même cuisinier en place, le propriétaire en change tous les
jours, et n’hésite pas à virer les malheureux qui semblent faire moins de
recettes sans même leur laisser le temps de prendre leurs marques. On pourrait
d’ailleurs se demander dans quelle mesure cette personne est apte à choisir ses
cuisiniers, puisqu’elle ne semble pas connaître particulièrement bien la cuisine
italienne, en dehors de quelques clichés et de plats à la mode. Ses ‘aptitudes’
semblent se résumer à la capacité à maintenir les comptes à flot (sans
d’ailleurs générer de profits vraiment satisfaisants !).
Tout ceci vous
semble complètement invraisemblable ? Ca l’est, sans aucun doute. Un restaurant
de ce type ne survivrait pas un an dans le monde réel. Les critiques
l’assassineraient, et le bouche à oreille ferait le reste… Et pourtant ! Ce qui
paraît absurde dans le domaine de la restauration se reproduit à l’identique, ou
presque, dans le monde de la nuit !
Chambre d’hôte,
table d’hôte : l’hôtellerie et la restauration ont assimilé depuis longtemps le
concept d’accueil. Mon client est avant tout mon hôte ; je dois tout faire pour
qu’il se sente comme chez lui quand il est dans mon établissement. Pourquoi ce
précepte simple (et bénéfique, même –surtout !- d’un point de vue financier),
suivi par le troquet le plus obscur, n’est souvent qu’une vue de l’esprit même
dans les boîtes de nuit les plus ‘prestigieuses’ ? Avoir un hôte, c’est aussi
prendre soin de sa santé, et que dire alors de la sonorisation des ‘clubs’
parisiens, oscillant entre rendu affreux et massacre des oreilles de la
clientèle !!!
Passion,
compétence, expérience, exigence, dévouement. Cinq vertus cardinales qui font
toute la différence entre une vulgaire ‘boîte de nuit’ et un night club digne de
ce nom.
La supercherie,
en la matière, consiste évidemment à croire qu’il existe un monde de la nuit
avec ses règles propres, alors que ce dernier n’est que la continuation du café
où l’on a pris un apéritif et du restaurant où l’on a dîné. Evidemment, en finir
avec ces fausses idées nécessiterait une petite révolution culturelle, dont on
peut tracer à grands traits les contours : placer de vrais professionnels à tous
les postes, choisis pour leur compétence et non pas, d’abord, pour leur sens de
l’esbroufe (on pourra rétorquer, à raison, que celle-ci contribue au charme de
la nuit – ce à quoi on répondra qu’il est des préalables qui passent sans aucun
doute avant elle). Rompre avec le jeunisme caricatural qui fait que les
postes-clés sont tenus par des gens bien plus (trop) jeunes que dans la
restauration et l’hôtellerie, ou du moins visiblement beaucoup moins matures.
Rompre aussi avec le tutoiement parfois automatique ; ce qui, sans tomber dans
les travers d’une obséquiosité hors d’âge, aurait au moins le mérite de
restaurer une relation plus respectueuse entre hôte et invité. Rétablir le souci
de qualité (bons alcools, bonne musique, beau mobilier – et je parle bien de
mobilier, avec l’idée, en filigrane, de convivialité –, et pourquoi pas bonne
nourriture). En finir, enfin, avec cette confusion regrettable entre
‘underground’ et clubbing ; la configuration culturelle particulière de la
France (la techno et la culture rave y ont joué un grand rôle pour le retour en
force de la vie nocturne) a fait que l’on y respecte davantage l’endroit le plus
glauque, comme étant le plus ‘vrai’, le plus ‘underground’. On peut comprendre
cette attirance adolescente pour la (supposée) subversion, on peut même l’ériger
en politique nocturne, dans l’illusion d’une pseudo rock attitude, mais que l’on
ne s’étonne pas, après, de la quasi complète absence de toute personne de plus
de trente ans dans le circuit des clubs dits ‘pointus’ !
Mais le client a
aussi sa part de responsabilité. La généralisation et la démocratisation abusive
de la pratique de la guest list ont sans aucun doute eu un effet pervers sur la
perception que l’on a de la sortie nocturne, par comparaison avec la sortie au
restaurant. Si on pouvait entrer et manger sans payer dans un restaurant, nul
doute que l’endroit se transformerait vite en porcherie. De même, quand j’entre
sans payer dans un club, je ne me sens pas partie intégrante de la soirée, et je
n’ai aucun complexe à mal me comporter, partir dès le début, stationner sur le
dancefloor en faisant des commentaires ironiques sur l’endroit. Les guest lists
remplissent les boites, mais à quel prix ! Victoire à la Pyrrhus s’il en est …
Tant que les
‘professionnels de la profession ne comprendront pas, ou feindront ne pas
comprendre ces quelques principes (au demeurant de simple bon sens), la nuit
parisienne restera cette jeune vieille fille trop maquillée vivant dans le
souvenir de sa supposée splendeur passée, ou de celles d’autres capitales
nocturnes. A house is not a home !