C'est ce que l'on pourrait se demander, c'est même ce que l'on se
demande quotidiennement, en spectateur de l'actualité de notre pays, politique,
économique, sociale et même musicale - tous ces aspects étant bien évidemment
plus liés qu'on ne le croit généralement … Comment ne pas ressentir un profond
sentiment d'abandon généralisé, de déliquescence élevée au rang d'essence quand
on voit un gouvernement où les Ministres d'Etat se déchirent entre eux sous les
yeux impuissants d'un Président quasi complètement décrédibilisé, et
parallèlement une opposition rongée et émiettée par des dissensions qui sont
bien (trop) souvent, avant tout, des querelles de personnes ? Absence de chef, à
droite comme à gauche. Absence de pilote pour diriger le grand vaisseau France …
Qu'est-ce qu'un
pilote, sinon quelqu'un capable de prendre suffisamment de distance avec
l'immédiateté de l'action pour avoir une vision d'ensemble, et donc une capacité
à la prospective ? Le malaise, en la matière, est double : non seulement les
décideurs ne semblent généralement plus en mesure de faire preuve d'une telle
capacité, comme le montre la faiblesse ou même l'absence des propositions
politiques originales, mais pire encore les Français ne font même plus confiance
à ceux qui pourraient, éventuellement, sortir du lot. La victoire du non au
referendum pour l'Europe l'a montré sans ambiguïté : alors même que l'immense
majorité des milieux dits intellectuels et de la presse d'opinion faisait
campagne en faveur d'un oui franc et massif, la population s'est prononcée pour
la négative, prouvant sa méfiance et son rejet des personnes supposées faire
office de référence. Autrement dit, la connexion entre les intellectuels et le
reste de la société, qui faisait il y a un peu encore l'orgueil de notre pays,
semble, si ce n'est coupée, du moins durement touchée. Et si on trouve encore
des leaders d'opinion, ils se situent plutôt dans les rangs des populistes de
tout poil, des chanteurs de variété et des très consensuelles figures du sport
ou de l'humanitaire, comme le montrent régulièrement les sondages sur les
personnalités préférées des Français mettant constamment en avant Michel
Sardou, l'abbé Pierre et autres David Douillet !
A qui ou à quoi
en incombe la responsabilité, il est difficile de répondre. Mais la réponse ne
se trouve-t-elle pas, au moins en partie, dans la vaste entreprise démagogique
qu'est devenue notre démocratie ? Démagogie consistant entre autres à faire
croire que l'avis d'une personne vaut celui de tout autre personne, point.
Autrement dit, un relativisme total et ô combien délétère. C'est l'idéologie
portée par C'est mon choix, émission de France 3 aujourd'hui
disparue qui élevait au rang de particularité admirable l'idiosyncrasie la plus
médiocre … Tout vaut tout, le dernier roman à la mode n'a pas moins de valeur
que les plus grands chefs d'œuvre, le simple fait qu'une opinion soit celle d'un
individu lui confère un statut d'intouchabilité. C'est peu ou prou, aussi,
l'idéologie véhiculée par Internet, où la vogue des chats, forums et autres
blogs, en donnant la parole à tout un chacun, a surtout contribué au nivellement
vers le bas du niveau culturel d'ensemble ! Car parler, penser, ou même
simplement dire des choses sensées ne s'improvise pas, quoi qu'ait pu laisser
penser la facilitation de l'accès aux moyens modernes d'expression.
Il y a derrière
tout cela une confusion fondamentale entre le respect que l'on doit à l'opinion
d'autrui, fondement il est vrai de la démocratie, et la valeur que l'on doit lui
accorder. L'opinion du plombier a plus de valeur que la mienne quant à la cause
d'une fuite d'eau, personne ne songerait à dire le contraire. Et pourtant dans
nombre de domaines, on a oublié cette hiérarchie implicite. C'est en particulier
trop souvent le cas dans le monde de la culture. Dans un avion, personne ne
trouve à redire que le steward ne s'occupe pas du pilotage, et que les passagers
ne jouent pas au steward. Mais dans l'univers de la musique, et plus encore de
la dance music ? Que voit-on, sinon une confusion des rôles, des compétences et
des valeurs à peu près généralisée ? DJ’s s'improvisant managers de labels et
s'étonnant de voir leur petite entreprise s'écrouler au bout de quelques années,
producteurs s'improvisant DJ’s et vice versa - on se souvient encore d'un des
ténors de la French Touch, uniquement producteur, qui, à la sortie de son album
à l'automne 1999, faisait une tournée des soirées house et autre festivals pour
proposer un DJ set sous son nom mais réalisé … par des "doublures" ! Sans parler
de la marée de "tracks" tech house ou électro sans une once d'intérêt produits à
la va-comme-je-te-pousse par les innombrables DJ’s de la plus grosse radio dance
d'Ile de France … ou encore des flyers de soirée constellés de fautes de
français et forts d'un texte digne de cette EST, Ecole Supérieure de Texto dont
parlait récemment MFSB !
Que dire,
encore, de la supposée presse spécialisée, en particulier de cette publication
se vendant grâce à son CD promotionnel où de prétendus "journalistes" portent
aux nues le moindre micro-courant musical apparemment à la mode, le tout avec un
langage pauvre et regorgeant de clichés récurrents - "bombe dancefloor
jouissive", "électro-funk crade jubilatoire", "groove robotique" et autres "funk
sudatoire" (!) …ce qui n'empêche pas la revue en question de revendiquer
crânement la place de mensuel de référence sur les musiques électroniques !
Platon,
dans son célèbre ouvrage La République, expliquait que la confusion des
rôles et des qualités de chacun est le premier ferment de discorde et de
désordre dans l'Etat. Quand tout le monde s'occupe des affaires de son voisin,
ou s'ingère dans ses prérogatives, au lieu de se contenter de faire ce qu'il
sait faire, c'est le début de la fin. Que dire alors de notre société où
n'importe quel hurluberlu invité dans un talk show (au hasard, Steevie du
Loft dans les émissions de Laurent Ruquier) se donne le droit de
contredire ou de tourner en ridicule un homme politique ou un expert également
invité ! Evidemment, tout cela donne, en définitive, fort peu de raisons de se
réjouir ou même d'espérer en une amélioration rapide de la situation. Tant et si
bien que la question posée risque de devenir y a-t-il un pilote … pour sauver
l'avion ! Romain Pigenel