Rencontre avec Sami Dee dans le cadre très James Bondien du bar
de l'Hôtel Intercontinental, un endroit à la mesure de ce personnage stendhalien
! Témoin du New York de la grande époque, cofondateur de la mythique émission
radio Better Days, DJ fantasque, producteur et désormais patron de label,
Sami est sans aucun doute une des figures les plus marquantes de la house
française. Où l'on parle musique, clubbing, influences littéraires, radio et
bien sûr cigares !
Pourrais-tu
tout d'abord te présenter ? Comment te définirais-tu ?
Je suis avant
tout un DJ, et ça a toujours été ce que je voulais faire. Certes je produis, je
fais des remixes, mais je me considère d’abord comme un DJ. C'est comme ça que
j'ai commencé et je n'arrêterai jamais de la faire. Donc je me définirais avant
tout comme … un très bon DJ !
Comment
définirais-tu la musique que tu joues ? House, garage ?
C'est une
question qui m'a toujours fait beaucoup rire … parce que si tu l'avais posée il
y a dix ans à Knuckles, à Morales ou à Kenny Carpenter, mes pères, ils
t'auraient répondu qu'ils jouaient de la dance, de la musique pour les clubs ;
il n'y avait pas réellement de nom, il n' y avait pas d'étiquette … Depuis dix
ans on met des étiquettes sur tout, le rock se décline, la house se décline … Je
dirais que je joue une musique pour les clubs qui s'appelle house, mais je
prendrais ce terme dans le sens le plus général. Je peux aimer quelque chose de
deep, je peux aimer le garage, je peux aimer des morceaux de techno, j'aime que
mon set évolue. J'aime jouer des chansons aux paroles fortes car je joue avec
les mots, à la new-yorkaise... A un moment donné ça m'ennuie de taper pendant
deux heures. Ou de jouer garage pendant deux heures. C'est pour ça que je
préfère jouer 5-6 heures, pour avoir la possibilité de jouer tout ce que j'aime,
de faire monter, descendre les gens. Tu ne peux pas les tenir à bloc pendant
cinq heures ! Donc j'aime jouer différents styles de house, à différents moments
de la nuit. Et ça dépend surtout de mon état d'esprit. Ce que je joue, c'est
moi. J'aime raconter une histoire. Enfin si un disque me plaît, je le jouerai.
Et si ce disque, par un heureux hasard, devient un tube planétaire, je
continuerai de le jouer parce que je l'ai aimé avant.
Donc pour toi
la différence commercial/underground n'a aucun sens ?
Non… je
laisse ça à l'intelligentsia parisienne… Je ne suis pas assez intelligent pour
eux !
Puisqu'on
parle d'intelligence, qu'est-ce qu'un bon DJ pour toi ?
Le bon deejay,
c'est celui qui vit avec ses tripes ce qu'il joue. Le côté maniaco-dépressif
derrière les platines, je ne supporte pas. Je suis très excentrique et certains
me reprochent ce côté peut-être un peu trop show off. On me reproche mon
attitude, mes cigares, mon chapeau, le fait que je joue torse nu … Je m'en moque
! C'est quelque chose que j'ai toujours connu, à New York. J'allais dans des
endroits où ils étaient tous torse nul ! Il fait chaud, ils dansent, ils se
mettent à hurler sur la musique, ils vivent ! Pour moi un bon DJ c'est celui qui
va être à l'écoute du dancefloor, qui va savoir mettre le bon disque au bon
moment. Ce n'est pas un côté technique. Je suis arrivé à un stade où j'ai même
la prétention de dire qu'avec une seule platine, j'arriverai à mettre
l'ambiance, créer la vibe ! On sait tous enchaîner des disques, certains sont
peut-être beaucoup plus techniques que d'autres, mais c'est la programmation
avant tout qui compte au final. Mais savoir s'adapter à son dancefloor,
comprendre les gens ... Ca c'est plus dur. Si tu as affaire à un dancefloor
assez jeune, il y a des trucs que tu ne pourras pas leur mettre ! Ca sert à quoi
de dire ‘’je suis là pour éduquer les gens’’ … la plupart s'en tapent, ils
viennent dans une soirée, ils paient leur entrée, ils paient des verres, ils ont
envie de s'amuser. Que ce soit clair ! On est là pour amuser les gens, les
divertir! et je connais beaucoup de DJ’s qui l'oublient … On doit pouvoir voir
aussi que le DJ s'amuse. Et les rares soirées où il y a de l'ambiance dans la
cabine, ça se ressent sur le dancefloor... Elles sont incroyables… Toujours.
Après, les goûts et les couleurs ... je suis suffisamment ouvert d'esprit pour
tout écouter. On peut me retrouver à une soirée Pure, on peut me retrouver au
Red Light ; j'ai tendance à vouloir écouter ce que je ne fais pas, pour
justement, après, me remettre en question. Si tu restes dans ton truc garage, ou
deep, ou techno, c'est là que tu perds l'essence du clubbing.
Ca veut dire
aussi pour toi qu'un bon set est forcément un set varié …
Un bon set
pour moi, déjà, c'est premier disque, dernier disque, 23h30-8h00 ! Voire plus !
Si tu merdes, c'est ta faute. Là on voit qui est bon ! Deux heures, c'est facile
… Tu arrives dans n'importe quel club, il y a un mec qui a fait le warm up, et
quand la star arrive, le public est à bloc, la star joue pendant deux heures, à
la cool ! En deux heures tu ne peux pas te planter, et après tu t'en fous, ce
n'est plus ton problème ! Le point commun que je peux avoir avec Bibi c'est
qu'on prend des risques … On a joué du Sinatra sur l'antenne de NRJ dans Better
Days ! A un moment donné, si j'ai envie de jouer du R&B à trois heures du matin,
je vais mettre un morceau de R&B ! Si le résultat est là, que les gens s'amusent
… il y a suffisamment de choses qu'on peut jouer pour ne pas se limiter dans un
carcan et se dire voilà, je suis untel ou untel, je ne veux pas bouger de mon
truc, j'ai une image. Ca ne m'a jamais intéressé et dans ce sens là c'est vrai
que je suis un peu hors du système parisien. Les mecs sortent entre eux, ils
vont dans les mêmes soirées ; on me voit plus souvent par exemple au Red Light,
je n'y joue jamais mais j'y passe de bonnes soirées ! Pourquoi ai-je voulu être
DJ ? Simplement pour faire la fête ! C'est-à-dire que le jour où j'ai débarqué à
New York, où j'ai vu Morales dans ce club, avec tous ses potes qui s'amusaient …
J'ai trouvé ça fabuleux ! Le but du jeu c'était de voir les gens heureux, les
lumières, un super bon son, entendre des disques incroyables … s'a-mu-ser. La
semaine tu as travaillé dur, t'as des emmerdes, peines de cœur, le boulot, la
maladie... Quand les gens vont en club c'est pour se lâcher, oublier le
quotidien, passer un agréable moment, en un mot s'amuser. Et ça c'est un truc
qu'ils ont oublié à Paris. J'ai joué à Pise il y a deux semaines, les gens
étaient à bloc, à la fin du set ils te disent merci, ils te parlent en italien
ils veulent te faire des bisous ! J'ai des amis qui sont partis à Barcelone
pendant une semaine c'était la fête non stop ! Tu vas en Europe de l'Est, c'est
la fête, à Bruxelles c'est la fête, les Anglais se saoulent tous les week ends !
Tu vas à Paris, ça n'a rien à voir … Heureusement que l'ennui n'est pas mortel,
sinon cette ville deviendrait un gigantesque cimetière...
Quelle est la
raison de cet état de fait à ton avis ?
La mentalité
des Français! C'est le français : en hiver il gueule parce qu'il fait froid, en
été il gueule parce qu'il fait chaud, le français gueule quand c'est la gauche
qui est au pouvoir, et quand c'est la droite il gueule aussi ! C'est un trait de
caractère, et c'est dans notre culture. Jamais content ! J'ai l'impression que
certaines personnes vont en club pour se faire chier et critiquer. C'est un peu
comme si j'allais au cinéma et que d'un seul coup en plein milieu du film je me
plaignais parce que je n'ai pas assez de lumière pour lire mon livre ... Le
meilleur exemple en ce moment c'est le Club By Pure … ils se font casser du
sucre sur le dos en permanence, alors qu'ils essaient de faire des trucs !
Peut-être qu'ils font des erreurs, mais ils essaient ! Ca ne va jamais, il y
aura toujours un truc, parce que la boite s'appelait l'Amnesia, parce qu'elle
est trop grande, qu'elle était trop blanche, maintenant elle est trop noire, le
son n'est pas assez bon, ou maintenant il est trop fort … Et alors ? Allez vous
amuser ! Le DJ est bon si le dancefloor est bon … Le DJ ne peut pas être bon si
le dancefloor est obtus, fermé, s'il s'emmerde.
C'est une
histoire d'échange …
Exactement !
Les meilleures soirées que j'ai faites c'est quand le public était le meilleur …
s'ils ont envie de s'amuser. Les rares instants de magie où tu as le sentiment
que tu peux jouer n'importe quoi … J'ai vu ça en Italie, j'étais arrivé de bonne
heure, la boite se remplissait, les gens qui arrivaient faisaient déjà des sauts
… Tu te dis si lui à minuit il est déjà comme ça dans deux heures il est à bloc
! Et deux heures plus tard tu vois le même mec, torse nu en train de hurler sur
ta musique ! Je me souviens d'un gamin qui devait avoir 23-24 ans, et là où il
était le plus à bloc c'est quand j'ai joué des titres de 89 …
Qu'il n'avait
jamais entendus …
Oui ! C'est
un état d'esprit, la fête, vouloir s'amuser. C'est l'état d'esprit qu'avait le
Palace, à l'époque, ou le Queen, au début des années 90. Mais cette envie de
s'amuser s'estompe tout doucement …
Ce qui est
significatif, c'est que le club qui est le plus respecté à Paris, le Rex Club,
représente peu ou prou l'inverse de la fête, avec une mentalité très sérieuse,
voire intellectualiste …
Ca va bien
avec Paris ! J'ai fait une soirée au Trax de Rouen, le lendemain de la soirée au
Club By Pure avec David Morales. Ca faisait longtemps qu'on voulait jouer
ensemble, et nous avons passé une super soirée ! Mais les gens se faisaient
chier. Ca se voyait aussi ! Le lendemain, à Rouen, petit club, 500 personnes. Je
dois faire un set d'une heure et demie, j'ai pris les platines à deux heures et
demie du matin, je les ai lâchées à 9H du matin ! Les gens étaient à bloc !
Souriants, en train de danser, de s'amuser … Et pour la plupart je suis sûr
qu'ils ne savaient même pas qui j'étais !
Est-ce que il
n'y a pas un problème de formatage excessif ? J'étais dans la salle lors de ta
soirée au Club By Pure avec David Morales, le premier rang était occupé
par le public house/garage parisien, et dès que tu jouais de la house un peu
plus dure c'était la grimace, "je connais pas donc je ne danse pas" …
A Paris il y
a trop d'ayatollahs … Des extrémistes … Je n'ai pas de commentaires à faire sur
ces gens là, je sais très bien à qui tu penses. Ils ne m'intéressent pas. Ils
ont la science infuse, ils savent tout … ils vont discuter pendant des heures
sur un mix, sur le choix de tel charley ou de tel son de basse. Encore une fois,
je ne suis pas assez intelligent pour eux ! ILS savent tout, ILS connaissent
tout, ILS ont tout vu … Résultat : ILS ne savent pas s'amuser! C'est pour ça que
je ne vais pas tellement dans ces soirées. Mais c'est vrai que Paris évoluera le
jour où ces gens là … disparaîtront! Il y a de la place pour tout le monde, il y
a de la place pour tous les styles de musique ! A quoi ça sert de dire qu'un mec
qui aime la techno est un blaireau ? Qu'un mec qui aime écouter NRJ est un
balletringue ? Ca m'énerve un peu quand on parle du Red Light pour dire que
c'est un club de nazes. Oui, ils sont jeunes, oui, ils font tutututut ! Mais eux
au moins s'amusent !
Revenons à
tes débuts. Comment t'es tu trouvé confronté à l'idée que tu allais consacrer ta
vie à la musique ?
Il y a eu
différentes étapes. J'ai eu la chance d'avoir une mère jeune qui écoutait du
disco, donc je peux dire que je baignais un peu dedans, mais sans plus. Et un
jour, il y a cette émission mythique qui n'existe plus, qui était sur Antenne 2,
Les Enfants du Rock, et il y avait un reportage sur Michael Jackson. Qui était
en plein boom avec Thriller … Et j'aurais du être obnubilé par la star … mais
dans ce reportage il y avait un mec, d'un certain âge, qui s'appelle Bruce
Swedien, un des meilleurs ingénieurs du son au monde … Assis dans un fauteuil en
cuir énorme, derrière une énorme table de mixage. Je me souviens dire à ma mère
: ‘’c'est ça que je veux faire’’. Et ça a été le début de la fin !
Tu as quel
âge là ?
Je dois avoir
treize ans … et le problème, c'est que dans ce pays, à l'époque, quand tu dis
que tu veux être ingénieur du son, on te dit il faut aller faire Louis Lumière,
sinon rien ! Et là je me suis encore heurté au bon vouloir des professeurs.
Etant donné que j'étais quand même beaucoup plus doué pour tout ce qui était
littéraire, ils m'ont dit d'aller à Assas ! Ca me plaisait pas, je voulais faire
ingénieur du son. Mais va leur expliquer ça ! Et donc je grandis avec ce rêve,
et un soir, je tombe sur une radio qui s'appelait Radio 7. A 22H. Et l'émission
s'appelait More music, less talk, et c'était Robert Lévy Provençal aux
commandes, dit RLP. Fin de l'histoire. A ce moment là, ça a été la fin de tout.
J'ai écouté l'émission tous les soirs, j'ai enregistré des cassettes, et j'ai
commencé à aller acheter des maxis. Et je me suis dit, mettre deux disques
ensemble c'est fabuleux ! En l'écoutant je me suis fait une culture, les noms
revenaient : Shep Pettibone, Arthur Baker, les Latin Rascals …
C'était
l'époque de ce que l'on appelle aujourd'hui early garage …
Oui, en 86-
87 … les morceaux de Larry Levan, Shep Pettibone au top de sa carrière sur
Salsoul, les remixes, les megamixes … Et Arthur Baker est devenu mon idole. Et
puis il y a un nouveau mec qui s'appelait David Morales, et je commençais à
acheter ses disques. Il a fallu que je passe mon bac, et j'avais décidé
d'arrêter mes études après. Ma mère m'a dit OK,
mais je veux que tu sois
bilingue. C'est-à-dire que si tu ne pars pas dans un pays de langue anglaise
pendant un an, c'est la fac. Donc je me suis retrouvé à New York, ma mère, ma
tante, ma famille se sont sacrifiées pendant un an, ils ont dû travailler dur
pour me payer ça. J'avais des cours, j'allais à l'université … Je voulais aller
à New York, parce que les gens dont je rêvais de faire la rencontre y étaient !
Voir Arthur Baker, aller à Shakedown studios ; j'avais les adresses ! Je suis
arrivé, ne connaissant personne, ne parlant pas la langue. J'ai passé les trois
premiers mois le nez dans les livres, à apprendre. Trois mois après, je la
parlais! Un soir une de mes amies me dit : on va aller dans un club qui
s'appelle le Red Zone. Début décembre, en 89. On rentre dans la boite, 3000
personnes, blacks, portoricains, le son, les lumières, un vibe à bloc. C'est la
première fois que j'allais dans un club new yorkais … Je danse comme un fou, et
je finis par aller voir le DJ, qui était très fort. Au Red Zone la cabine
faisait facilement dix mètres de long, et il y avait un balcon. Et là je suis
resté sur ce balcon pendant facilement deux heures, à le regarder. Il passait du
magnéto à bandes, aux trois platines, il avait des potes autour de lui, ils
ouvraient des bouteilles de champagne, je les voyais rouler des pétards … Une
ambiance ... Des mecs en train de faire la fête ! Très poli, très timide,
j'attends 5 heures du matin, pour aller parler avec le DJ. Je discute avec lui,
je lui pose quelques questions, je lui dis que je suis français … et puis je
commence à dire que mon idole est Arthur Baker, que j'aimerais le rencontrer. Et
le mec me dit: Arthur c'est un copain ! Et puis on continue à discuter, il me
dit: je crois savoir qu'il y a un groupe, Imagination, qui est très connu en
France, eh bien j'ai produit des disques pour eux ! Bon, ok, pourquoi pas... et
puis on continue à discuter, comme ça, tranquille. Je vois le Red Zone vide, je
dis merci pour la conversation et lui demande son nom ... il y a un grand blanc
et il me dit : David Morales. Et là, je suis resté bouche bée, comme si j'avais
vu Jésus Christ ! Je ramasse un papier par terre et je lui demande sa signature.
Là c'est lui qui est un peu interloqué et qui me fait: non mais tu plaisantes ?
Je suis peut être le premier mec à lui avoir demandé un autographe !
Il commençait
juste à être connu ?
Oui. C'était
déjà une grosse star à New York, en tant que DJ, et il avait monté deux années
auparavant Def Mix, il était en tout début de sa carrière. Je suis revenu la
semaine d'après, et j'ai encore attendu cinq heures du matin pour lui parler, et
il m'a fait cette proposition très généreuse : il me dit écoute, voilà mon
numéro de téléphone personnel, chaque fois que tu veux venir au Red Zone tu
m'appelles, tu seras sur la guest list ! Et pendant un an, tous les week-ends,
j'étais au Red Zone ! C'est comme ça que j'ai commencé à devenir son assistant,
à la fin c'est moi qui rangeait ses disques, la cabine, et de là j'ai rencontré
Kenny Carpenter, Frankie Knuckles. C'est Knuckles qui m'a emmené la première
fois en studio. David l'a su et m'a demandé si ça m'avait plu. Je lui ai répondu
que oui, et il m'a dit " j'y suis du lundi au vendredi tu passes quand tu veux"
… A partir de ce moment là j'étais la journée en cours, et la nuit en studio. Je
faisais mes devoirs en studio, j'amenais mes affaires de rechange, … J'y ai
laissé mon sommeil!
Et tu
regardais Morales travailler ?
J'étais dans
mon coin, je n'embêtais personne, de temps en temps quand je n'arrivais pas à
faire mes devoirs en anglais c'était l'ingénieur du son qui m'aidait à les
faire, et le deal c'était : Morales me parlait, je lui parlais. On a passé des
soirées, des nuits entières où je ne lui disais que bonjour et au revoir. Il ne
me parlait pas, je ne lui parlais pas. J'étais le seul qu'il autorisait à
rentrer dans le studio. On est devenus amis. Donc je voyais les musiciens, les
ingénieurs, j'essayais de comprendre rien qu'en regardant, parce que, quand j'ai
demandé un conseil à David sur ce métier, il m'a répondu :" il faut écouter, et
regarder". Ca paraît bête, mais c'est vrai ! Et voilà comment s'est passée
l'histoire … ensuite je suis rentré en France, j'ai rencontré Bibi, et il a
complété mon éducation! Bibi a un talent monstrueux! Un mec comme on n’en fait
plus ! Je l'aime ! On a évolué ensemble en studio, en clubs. On se complétait:
il est devenu DJ, je suis devenu producteur.
Parlons de
tes émissions de radio justement. Quelle est leur utilité, à tes yeux ? Que
représentent-elles pour toi ?
Le club
ultime ! Le rêve. Quand je fais mon émission de radio sur FG, je m'imagine à
seize ans, en train d'écouter une
cassette de Tony Humphries, ou de RLP, et je
les vois en train de mixer. L'image que je me faisais du studio. Tout un monde.
C'est pour ça qu'une émission de radio pour moi doit être parfaite. Il faut
respecter l'auditeur! Tu ne peux pas donner un travail bâclé à une radio, on
doit rentrer dans ton monde, dans ton histoire, sentir tes émotions, et se dire
je passe un bon moment. Peu importe qu'il y ait une seule personne qui écoute,
si tu la fais rêver, tu es au top. Un club c'est très impersonnel, tout le monde
est en face de toi; là en radio, il y n'a que toi et l'auditeur. Il peut être
dans sa voiture, dans sa chambre, dans le noir, chez lui …et il y a moi qui
raconte une histoire en jouant avec les paroles des morceaux, les sonorités,
créant la Vibe! La Sami Dee's Vibe!
Il s'agit
aussi de construire une mythologie, comme tu l'as fait à Better Days avec
le Red Zone …
J'ai cette
prétention de dire voilà, vous n'avez peut-être pas connu ce que pouvait être le
Red Zone, mais je vais vous le faire ressentir. J'ai connu New York à la fin
d'une époque. La fin des années 80, le post Paradise Garage, une Vibe
relativement extraordinaire. La ville n'était pas aseptisée. Tu allais dans la
quarante deuxième rue, tu ne pouvais pas faire un mètre sans qu'on te propose
une pute, de la coke, du shit ou ce que tu veux ! Maintenant c'est Disneyland !
Il y avait une vibe unique ....
Que tu n'as
pas retrouvée ailleurs ?
Par rapport à
la musique que j'aime … non. Je pense que de toute manière ça ne peut pas être
aussi fort puisque j'avais vingt ans. Et que je suis allé là bas comme une
éponge. J'ai tout pris, même le mauvais … j'avais une telle envie d'expérience,
de croquer la vie à pleines dents que je pouvais tout prendre dans la gueule !
Quelqu'un aurait pu se faire tuer devant moi c'était cool ! C'était New York !
Je me suis retrouvé dans les endroits les plus glauques, les plus fun, j'ai tout
fait, parce que je voulais tout voir. Donc je ne peux pas avoir vraiment de
recul par rapport à cette période là. J'ai bien mis sept huit ans à redescendre
tellement New York a eu une énorme influence sur moi. Ca peut être difficile à
comprendre pour les autres, ceux qui n'ont jamais rien connu de tel. Quand tu en
parles avec des gens comme François Kevorkian, tu vois bien qu'ils ne sont
jamais redescendus! Le New York qu'ils ont connu, 70-80 … mais si je l'avais
connu, je ne pourrais même pas en parler aujourd'hui car je serais mort!
Ca te parait
fade, après, ici…
-C'est
l'erreur que j'ai faite à un moment donné de me dire que tout était fade … mais
après tu comprends que la vie continue et que tu peux avoir d'autres plaisirs,
il ne faut pas chercher à avoir ce que tu as eu dans le passé. J'ai déjà eu la
chance de le vivre !
-Tu emploies
énormément le terme "Vibe", que signifie-t-il pour toi ?
- La Vibe ?
C’est comme la Force dans Star Wars !
Ca veut dire
qu'il y a un Côté Obscur de la vibe, aussi ?
OUI... La
dépression …Ca c'est le Coté Obscur de la vibe ! La descente pour X ou Y raison
! Une grosse dépression nerveuse, un chagrin d'amour … La vibe, c'est la joie,
l'envie de vivre, d'être heureux. Quand tu écoutes un morceau de musique, que
les paroles te parlent, que les accords te parlent, et qu'à cet instant précis
tu as envie de hurler ! T'es au Top! Tu es full heureux! C'est ça la vibe! Si il
y doit y avoir un synonyme pour la Vibe, c'est la passion. Etre passionné. De
n'importe quoi. Mais le vivre à fond.
En France,
tout une partie de la scène house considère cette approche comme presque
vulgaire dirait-on !
Ici les gens
dits intelligents, dans ce milieu, le sont en fait rarement! Aujourd'hui ils ne
sont guère cultivés. Ils m'ennuient terriblement. Ce que je dis là, Ronsard l'a
mieux exprimé que moi ! C'est le thème du Carpe Diem. C'est ça la vibe :
profiter de l'instant présent ! Et toujours y croire. Toujours croire en ses
rêves. Toujours avoir du Panache. La Vie est belle! Qu'y a t il de vulgaire à
cela? Qu'ils me l'expliquent!
Tu parles de
panache, je t'ai vu dans une autre interview parler d'Edmond Rostand, de Cyrano
de Bergerac, est-ce qu'il y a comme ça des auteurs, des livres qui inspirent ton
travail …
Cyrano de
Bergerac, c'est l'ultime !
A quel point
de vue ?
Le panache !
le panache … Ca correspond à ce que je suis. Une discipline de vie. Le verbe
juste, les belles phrases… les emportées lyriques… Le sens de l'honneur, de la
loyauté, de la fraternité … d'être là, tu vois, dans les moments durs pour tes
ami … Et pour moi, Cyrano de Bergerac représente tout ça. J'aime aussi les
auteurs de la Pléiade, Ronsard me plait énormément. Oscar Wilde est un peu plus
pessimiste, mais Le portrait de Dorian Gray est une grande leçon sur la vie et
l'art … En ce moment je suis en train de lire Othello de Shakespeare. Ca ouvre
l'esprit
Es-tu content
de ton exposition à Paris, en tant que deejay ? Penses-tu jouer dans les bons
clubs ?
Je fais ici
mon mea culpa … Je me suis égaré dans les années 2003-2004, où par accident, je
me suis retrouvé à faire des soirées disco, au Gibus, au 287 ou en province.
J'ai vendu mon âme au diable pour le fric …Et je pense qu'à un moment donné, ça
a un peu cassé mon image, et puis, j'ai arrêté d'en faire, sauf à la Disco Blue,
qui est le seul endroit où j'accepte de jouer disco car la clientèle y est
extra. On peut tout leur mettre sans avoir à jouer les gros tubes disco ! Mais
je pense avoir remonté la pente, justement avec mes émissions sur Radio FG
depuis un an, où j'ai mis les pendules à l'heure. Les disques que je joue ne
sont pas réédités donc pour les avoir il faut avoir été là à l'époque, et à même
si tu les as, il faut savoir les jouer. Ca ne se joue pas n'importe comment !
Quand je joue ‘’I Can't Get No Sleep’’ des Masters At Work, je joue une époque …
J'y étais ! J'ai le disque signé de la main de Kenny Dope en studio, ce n'est
pas la même chose ! Je l'ai entendu à Club USA joué par Morales, joué dans les
plus gros clubs par ces gens là… Et j'ai vu la réaction des clubbers de l'époque
dessus, pas celle de gamins de 23 ans qui dansent uniquement sur un vieux tube !
Ca fait toute la différence ! Prends les plus de quarante ans qui vont s'éclater
sur un vieux Salsoul …je pourrai toujours adorer un First Choice, je n'aurai
jamais les souvenirs qu'eux ont dans leur tête… C'est une époque … Quand je joue
un vieux classique de cette époque où j'étais avec Morales, bien sûr que je vais
me mettre à hurler, à enlever mon t-shirt, à être extrême. Parce que d'un seul
coup je ne suis plus là ! Je ne suis pas dans le club où je joue, je ne vois pas
les gens là, je ne vois plus personne ! J'ai mes images … C'est comme un film
dans ma tête, et là, je suis au top, c'est la montée de vibe extrême ! Alors les
gens peuvent te dire c'est pas possible, il est bourré, il prend de la dope. Tu
penses ce que tu veux ! Je n'ai pas besoin de ça pour avoir une montée, j'ai
juste besoin de sortir quelques disques, de les poser, même chez moi, ça y est …
Parce que tout ce que je fais je le fais avec Passion ! Avec panache! Je suis
entier. Quant aux soirées ces derniers temps j'en ai fait très peu,
délibérément, mais toutes très bonnes. Le seul reproche que la plupart des
promoteurs me font, c'est que je suis quelqu'un qui joue très fort. Après sur
l'image, j'en sais rien …
Une
personnalité trop forte ?
Il y a une
phrase de Audiard dans la bouche de Belmondo, que je fais mienne : " Je ne fais
pas dans l'utile, je fais dans l
e romanesque!" Tout est dit. Edmond Rostand
faisait dire à Cyrano: : " Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, il
est bon d'exagérer ainsi" ! Point … et puis c'est quand même un métier où il ne
faut pas se prendre au sérieux, un métier qui ne sert à rien ! On aura toujours
besoin de musicien, de DJ’s, non. C'est un truc qui existe depuis ... seulement
trente ans!?! La terre aura bien tourné sans nous. Toutes sortes de musique
existaient et les gens s'amusaient sans DJ. On ne joue que la musique des uns et
des autres, on crée une ambiance, oui, mais c'est tout. Ca s'arrête là. Et c'est
très bien payé pour ce qu'on fait. Et ça, quand tu en as conscience, tu te la
racontes un peu moins. Malheureusement aujourd'hui tout est aseptisé … même au
niveau des acteurs, la nouvelle génération, ils sont super lisses, alors qu'un
Gabin, un Ventura... Ca c'étaient des mec! ils faisaient magistralement leur
boulot mais pensaient aussi à bien bouffer, à bien boire, à rire entre potes, à
vivre ! Il n'y a plus d'esprit rock'n'roll dans la musique non plus … Les seuls
qui ont l'esprit rock'n'roll dans la house ce sont les Dax Riders ! Honnêtement,
je pense que avec les stars actuelles, si j'avais dix huit ans j'aurais pas
envie d'être DJ ! Je n'aurais même pas envie de faire de la musique ! Les mecs
qui m'ont donné envie de faire de la musique s'appelaient Arthur Baker, Morales,
Knuckles, Kenny Carpenter … des personnalités. Larry Levan qui arrête la musique
n'importe quand pour un oui ou pour un non. Junior Vasquez au Sound Factory,
plein milieu de nuit à 5H du matin, la boîte pleine à craquer ; il avait dans la
cabine une espèce de projecteur à la Batman … il prend le micro, il arrête la
musique, il braque le projecteur sur une personne et lui dit : je ne mets plus
un seul morceau tant que tu ne sors pas de cette boîte ! Magnifique… mégalo à
souhait ! Au moins il se passe quelque chose !
Tu as déclaré
dans une interview que le clubbing n'est peut-être plus adapté à notre société …
-Le clubbing,
c'est se foutre de la gueule du monde ! Tu vas en boîte pour quoi ? Pour te
saouler, et brancher soit des mecs soit des filles …Ca a toujours été ça … Et
pour écouter une musique que tu aimes, éventuellement. S'est greffé le SIDA. Ca
a vite calmé le jeu, surtout du côté des hétéros. La défonce … la coke ils sont
quand même beaucoup plus vigilants maintenant, donc reste l'alcool. Mais à un
moment donné avoir des verres, sans le service, qui sont entre 10 et 15 €, c'est
se foutre de la gueule du monde … Comment veux-tu qu'un jeune paie son entrée
dans un club, invite sa copine … ça va lui coûter 50 € minimum ! Et il aura bu
quoi, peut–être trois verres ? Ce n’est pas avec ça qu'il aura une montée de
vibe ! Non … d'ailleurs dans les soirées étudiantes, les montées de vibe sont
plus marrantes ! Parce que l'alcool n'y est pas cher ! Ils sont tous bourrés, la
vibe est y cool pendant deux heures … Tu peux leur jouer plein de trucs
différents! Ils s'amusent. Bon après, trop bourrés, ils vomissent tous, ils sont
un peu chiants, certes. Trop de vibe peut tuer la vibe! Quand tu vas en
République Tchèque, que tu vois le gin tonic à dix balles, tu te dis que la
soirée va être dure ! Et la soirée a été dure mais on s'est bien marrés ! Je ne
force pas les gens à boire mais j'affirme que cela aide bien à casser les
inhibitions des uns et des autres! Donc à ce que les gens se lâchent plus sur la
musique qu'un DJ peut jouer. Puis ce qui me dérange un peu aussi, c'est ce côté
encore élitiste du clubbing ; tu dois prendre une bouteille à 200 € avec un
pseudo service … il faut un peu respecter le client, arrêter de le prendre pour
une vache à lait et de tirer sur les marges. Ne serait-ce que quelqu'un qui ne
boit pas d'alcool, le braquer de 10 € pour un coca éventé, je trouve ça
lamentable… Il faut aussi savoir recevoir les gens... Je ne leur demande pas de
faire dans la philanthropie mais juste d'équilibrer les prix tout en continuant
à faire des bénéfices! Ou bien que le service soit à la hauteur de leurs prix!
Parle-nous de
ton nouveau label !
-L'objectif,
c'est avant tout de me faire plaisir. Je voudrais sortir d'abord un sampler,
avec les gens que j'aime bien, et mettre un titre de chaque personne. Une espèce
d'album, où il y aurait un titre de Bibi, un de DJ Matt, un de moi, chacun
donnerait un titre. Et puis après des morceaux de Kenny Carpenter, parce que je
sais qu'il en fait plein et qu'il les sort jamais, avec une couleur très
new-yorkaise qui me plait.
Il va donc
s'agir d'un label plutôt house ?
Dans un
premier temps ça va rester house. Et j'aimerais bien que ça reste ouvert à la
nouvelle génération, que les jeunes aussi envoient des morceaux, parce qu'il ne
faut pas non plus rester un label de copains !
D'autres
projets ? Un album par exemple ?
Oui mais je
n'ai pas encore les moyens ! Je voudrais qu'il soit très open-minded, pas
uniquement house : j'aimerais y entendre du rock, des ballades, du reggae... Pas
facile ! Je suis producteur, je ne suis pas musicien de formation. Je me
débrouille derrière les claviers, mais c'est long et fastidieux, et je
préférerais avoir le luxe de certains grands producteurs américains qui engagent
les meilleurs musiciens de la place de New York, tu les mets tous ensemble et tu
leur dis simplement : jouez !
Comme sur ton
remix d'Ophélie Winter "Livin' In Me", auquel avaient participé des gens comme
Terry Burrus ou Peter Schwartz.
Le travail
dont je suis le plus fier! La seule chose que j'ai faite sur ce remix c'est
chanter la basse ! Et la rythmique, et après j'ai fait les cuts sur la SSL.
Quand Terry Burrus a fait le piano et le B3, Peter Schwartz avait déjà fait les
arrangements de claviers, et je lui ai simplement dit : joue ! C'est facile !
D'un seul coup ça prend une autre dimension, mais ça a un coût. Le problème de
notre époque, c'est que l'on est censé tout faire, clavier, chanson, son… Dans
le temps quelqu'un comme Cerrone se permettait de mettre sur pied une équipe
complète, mais l'avènement de la technologie du home studio a fait croire que
les musiciens ne servaient plus à rien … Et maintenant les labels ne veulent
plus payer pour un musicien. C'est triste. Sans compter que les musiciens
français ne comprennent pas ce qui fait la spécificité de la house, ils
l'assimilent à la techno …
Quelle est ta
façon de travailler, quand tu produis un morceau ?
Je revois des
images du passé, New York, et j'imagine des gens en train de s'amuser, un
backroom rempli de gays, ou des belles filles qui bougent bien du popo… et
j'essaie de faire ressentir ces choses : la girlieness de la vibe !
Des artistes
avec qui tu aimerais travailler ?
Pour leur
voix : Mariah Carey, Celine Dion, Chaka Khan, Bono … Goldman dit que le plaisir
de travailler avec Céline Dion tient au simple fait qu'elle enregistre tout en
une seule prise, comme pour la bande son de Titanic … Avec Bono je verrais bien
un downtempo bien dark ! Ou même pourquoi pas Will Smith ! J'aime bien ce côté
rap facile, fun …
Pas de
chanteur français ?
-Le problème
avec la langue française, c'est qu'elle est moins musicale, dynamique que
l'anglais. Quelqu'un comme Pierre Delanoë savait la faire chanter, mais on
manque de paroliers de cette envergure …
Les cinq
morceaux que tu emporterais sur la Lune ?
La Lune...
Mon paradis ! " Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée."
1- Sinatra « Fly Me To The Moon
» 2- Le Requiem de Mozart par le Philharmonique de Berlin orchestré par Von
Karajan, 3- Love Committee "Just As Long As I've Got You" 4- U2 "With Or Without
You" 5- Sounds Of Blackness "The Pressure" remixé par Knuckles et....
6- Shawn Christopher "Don't Lose The Magic" remixé par Morales.
Conseillerais-tu à un jeune de se lancer dans le deejaying ?
Non. Je lui
demanderais pourquoi il veut le faire, s'il a la Foi et je lui dirais une
dernière chose : regarde bien le monde de la musique tel qu'il est maintenant,
et essaie de l'imaginer dans dix quinze ans …
Une marque de
cigare ?
Du cubain !
Uniquement! Le double Hoyo de Monterrey, ou le Lusitania de chez Partagas … Je
ne suis pas encore au niveau de Dutronc, mais j'y travaille !
Une boisson ?
La Cucaracha
bien sûr ! Always ! and Forever !
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