Un vieux
proverbe français dit : on en apprend tous les jours.
Et le fait est : bien qu’après avoir trempé
dans la musique depuis quelque 30 ans, je n’ai jamais passé une journée sans
trouver quelqu’un/quelque chose pour attiser ma curiosité. Le dernier en date
étant cet homme dont j’ai découvert l’existence il y a à peine quelques
semaines, en cherchant un vieux morceau sur le net. Un homme qui n’est autre que
le créateur de l’emblématique ‘Got To Get Your Love’ de Clyde Alexander
sorti à la fin des années 70 sur Heavenly Star dont chaque copie échangée
dépasse allègrement les… US$ 500 ! Et le mieux dans tout ça, c’est que ledit
morceau vient juste d’être retouché par Kenny Dope qui l’a sorti sur son
propre label. Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir : Gary
Davis !
Hey Gary,
respect pour ce que tu as accompli. Il semble que tu sois aujourd’hui bien
éloigné de ladite scène dance. Comment la perçois-tu et, d’une manière générale,
quel est ton sentiment à propos de la production actuelle ?
Je travaille
sur une nouvelle version dance/house de ‘Got To Get Your Love’. J’étais
d’ailleurs encore en studio à travailler dessus avant d’aller en Californie fin
juin. Je termine la réécriture du script de mon nouveau film, Zen, que je
prévois de tourner pendant l’été. Je viens par ailleurs d’achever un projet
piano en solo. J’écris de la musique pour des films, je produis. Je bosse sur ce
qui sera mon quatorzième film et j’ai envie de produire une compilation de Miami
Bass avec des artistes avec qui j’ai travaillé.
Les
producteurs actuels dont tu apprécies les travaux ?
Tu veux dire
ceux que j’aime et que j’écoute régulièrement ?
Joe Sample, Earth Wind & Fire,
Kenny G. J’écoute beaucoup de jazz.
Un rapide
coup d’œil aux ventes de disques actuelles démontre combien l’on est éloigné des
années 70/80, avec des gens qui sont heureux aujourd’hui lorsqu’ils vendent 2500
disques. Un commentaire ?
Pour
l’instant, je suis plus intéressé à me faire connaître ainsi que mes travaux. Je
veux que l’on sache que je produis, que je dirige et que j’écris des films.
J’aimerais aussi que l’on sache que j’ai écrit de la dance music. Mais j’ai
aussi écrit du jazz big band, des partitions de cordes, pour orchestre, des
solos de piano, du rock, du reggae, du rap, du gospel et de la musique latine.
J’ai même fait du Miami Bass au tout début.
Que
ressens-tu à l’idée de savoir que quelques-uns des morceaux que tu as composés
font l’objet d’âpres batailles sur certains sites de ventes aux enchères pour
atteindre un prix moyen entre US$ 300 et dépasser parfois même les US$ 500 ?
J’aimerais
bien mettre la main sur une copie du fameux ‘Got To Get Your Love’ sur Heavenly
Star ! Je trouve cela plutôt intéressant de voir les bonnes choses apparaître à
la lumière. Je me dis en suivant cet état d’esprit que les gens finiront bien
par venir voir mes films un jour ou l’autre…
Un rien
ironique tout de même quand on se voit dire que le vinyl ne vend pas et qu’il
devrait disparaître d’ici quelques mois/années…
Ce qui
importe plus que tout pour moi, c’est la musique. Je ne suis pas un DJ, je suis
un compositeur qui écrit et se produit. Aussi qu’importe le format, si c’est
dans un de mes films, sur CD, sur ordinateur, cassette, dat ou vinyl. C’est
comme un film comparé à une vidéo ou un DVD. Ce qui m’intéresse, c’est de
pouvoir écouter la musique.
Ton point de
départ, la façon dont tu percevais les choses à l’époque, ton environnement
ainsi que l’atmosphère d’antan…
J’ai commencé
à faire de la dance music à New York pour Peter Brown de P & P. A l’époque,
j’étais senior au Glassboro State College dans le New jersey et ma vie musicale
était partout à la fois. Mon oncle, le regretté grand jazzman Richard "Groove
"Holmes participait à mon apprentissage et j’emmagasinais beaucoup.
En tant que
personne en activité à l’époque, quelles sont pour toi les différences entre
cette période et aujourd’hui ?
A
mes débuts, nous enregistrions avec des gens, des groupes… Je jouais avec un
batteur, un guitariste, un bassiste et parfois avec un trompettiste ou un
saxophoniste et des chanteurs. Cela n’a rien à voir avec aujourd’hui. Je n’ai
plus beaucoup l’occasion de jouer avec d’autres comme je le faisais à l’époque.
Peter Brown, Patrick Adams et moi nous sommes retrouvés en studio en décembre
dernier pour travailler sur deux nouveaux projets…
Qu’est-ce qui
t’a décidé à devenir musicien ?
Mon père qui
m’a laissé écouter des tas de choses différentes quand j’étais gamin, comme du
jazz, de la country, de la musique classique. Mon oncle, Richard "Groove"
Holmes, également. Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu jouer
du piano.
Tes ‘modèles’
à l’époque, si je puis m’exprimer ainsi. J’ai l’impression que tu viens de ce
sérail qui a donné corps à ce que l’on appelle la fusion avec des artistes comme
Dennis Coffey, Roy Ayers, Isaac Hayes ou Norman Connors…
C’est quelque
part exact. J’aime Roy Ayers et Isaac Hayes, mais aussi Barry White, Ramsey
Lewis et Joe Sample qui est mon préféré. J’écoute beaucoup de big bands et
j’écris de la musique pour eux.
Se peut-il
que cette fusion soit née d’un état d’esprit ? Si oui quelle en était sa
signification ?
Question pas
évidente. L’esprit, le feeling, l’émotion… Voilà ce qui m’a toujours mu dans mon
travail, et plus particulièrement à l’époque.
Comment
définirais-tu ta touche à l’époque ?
Le jazz ! Le
jazz a été et est toujours présent dans ma musique !
Comment
expliques-tu cette tendance qui s’affirme chez un public de plus en plus
nombreux à revenir sur cette période disco/funk ? Se pourrait-il que celui–ci
s’imagine que la vie était plus facile à l’époque ? A moins qu’il ne s’agisse
d’un fantasme ???
Simplement du
fait qu’il s’agissait de bonne musique, connectée à d’autres formes comme le
jazz, le classique ou quoi ou qu’est-ce. Quand à cette période précise, je n’ai
pas le sentiment que la vie était meilleure. Cela dit, les opportunités de
collaborations étaient plus nombreuses. Je crois pouvoir dire que j’ai été là,
au bon moment et au bon endroit…
Tu sembles
comme avoir été à l’épicentre de ce qui a été peu après scindé sous le type de
formes d’expressions diverses telles le disco/funk, le rap et le hip hop, la
house et la techno. Se pourrait-il que cette fragmentation qui a donné naissance
à autant de niches a joué un rôle primordial dans la situation que nous
connaissons aujourd’hui ?
Oui ! A 100%
!!! Tout ce que je peux entendre aujourd’hui est un arrangement, un
échantillonnage de musique du passé. Une partie de la musique que j’ai faite à
l’époque ‘Listen To Space Walking & Slow Walking’ vient d’idées qui me sont
venues de mon oncle et était une forme de techno. C’était à l’époque où la boîte
à rythmes a fait son apparition sur le marché. Cela dit, je n’ai pas le
sentiment que je savais, que nous savions où la musique allait ; nous ne
faisions que ce que nous aimions.
Bien que des
plus actif à l’époque, auteur du très prisé ‘Got To Get Your Love’
officiellement crédité à Clyde Alexander, ta notoriété n’a pourtant jamais
atteint un niveau comparable à celle de Patrick Adams ou Peter Brown avec qui tu
travaillais ? Une explication/un commentaire ?
Tout d’abord
et à la différence de Patrick, je n’ai jamais travaillé avec mais pour Peter
Brown. Tous deux étaient sensiblement plus âgés que moi (de 5 ans. J’ai à peine
travaillé un an pour Peter avant de lancer Chocolate Star. A cette époque,
j’étais compositeur/arrangeur et je jouais du piano et des claviers. Je n’étais
pas plus l’artiste de Peter que Clyde (Alexander) qui était sous contrat avec
moi. Il avait à peu près 15 ans quand on a enregistré ‘Got To Get Your Love’.
Ses partitions vocales ne sont même pas arrangées de la manière dont je l’avais
prévue. Les artistes obtiennent toujours le crédit. L’auteur et les autres,
moins. J’étais le mec dans l’ombre qui avait tout mis en place avec mon groupe,
Sanction, car Peter n’en avait pas.
Quel type de
relation aviez-vous à l’époque ?
J’ai commencé
par enregistrer le premier 12’’ de Wayne Ford pour Peter. J’ai joué avec un
membre du groupe de Wayne ou de ses musiciens en back up. Ils étaient
originaires de New York. Dyral était du Bronx et son père habitait Camden. Dyral
qui était guitariste m’a invité à venir à une session d’enregistrement du
groupe. Après ça, j’ai fait ‘’Queen Constance Theme’’ avec les deux sœurs Jones
qui étaient choristes sur cet autre morceau de Wayne. Les sœurs Jones étaient
amies avec Michael Campbell et c’est comme ça que nous avons fait connaissance.
J’ai aidé ces dernières à la production et j’ai écrit les thème de ‘Searching
For My Lover’ pour Velma and ‘Remember Me’ pour Joyce. Plus tard, j’ai
enregistré ‘Got To Get Your Love’. A ce moment précis, j’avais mes propres
artistes, mes musiciens de studio et mon groupe (Sanction). Nous venions tous du
même endroit, nous étions amis et nous formions une famille.
Suivais-tu
quelque méthode ? Aviez-vous le loisir d’interférer dans vos travaux respectifs
en soumettant des idées ou travailliez-vous chacun de votre côté ?
A cette
époque, j’écrivais la musique et nous nous retrouvions pour enregistrer. Mais
chacun avait la possibilité de faire état de ses idées et suggérer des
changements, y compris les chanteurs, Clyde, Rhonda et Amanda.
Quelques mots
au sujet de tes anciens partenaires ?
Je n’en ai
jamais vraiment eus à l’exception de Dennis P. Jones. C’est lui qui est venu
avec le nom Chocolate Star/Productions/Records en 1980. C’est lui qui a fait
"POP". Cela a été le morceau le plus populaire dans notre ville à l’époque.
Quel était
ton quotidien en tant que (post) teenager à l’époque ?
J’étais
étudiant au collège. Je suis major en théorie et composition. Je travaillais
beaucoup en cours et à l’extérieur où j’écrivais de la musique.
Sortais-tu
beaucoup ? Si oui, où ? Le Paradise Garage ?
Je ne sortais
pas du tout ! Sauf pour jouer avec des groupes. Quant au Paradise Garage, je
n’en avais jamais entendu parler jusque il y a quelques semaines !
Quelles
étaient les différences entre tous ces labels pour lesquels tu as travaillé
comme P&P, Queen Constance and Heavenly Stars ?
Aucune ! Ils
étaient tous à Peter.
Puis tu as
créé ta propre structure (Chocolate Star). Comment cela a-t-il marché ? Jamais
tenté de la réactiver à la manière de Mel Cheren avec West End Records ?
Je ne l’ai
jamais arrêtée ! Quand je suis parti en Floride en 1984, je me suis impliqué
dans la scène Miami Bass. Nous continuons de faire de la musique et aussi des
films maintenant.
J’ai pu noter
la présence d’un nom parmi ceux dont tu étais le plus proche, dont je n’avais
encore jamais entendu parler jusque à ce jour : Michael Campbell. Voudrais-tu
nous en dire un peu plus à son sujet ?
Un sacré mec
! Il avait 18 ans à l’époque. Il était le co-producteur, il jouait de la
batterie à l’occasion comme sur les morceaux des Jones Girls. Il était aussi
l’ingénieur de toutes les sessions jusque à ‘Got To Get Your Love’, pour autant
que je puisse m’en souvenir. C’était et c’est d’ailleurs toujours un type bien.
Je lui ai parlé pour la première fois en 23 ans il y a quelques mois et il s’est
informé sur le bien être de tous après toutes ces années. Un grand homme…
Quelle était
ta perception des DJ’s à l’époque ? Des gens comme Larry Levan.
D’artistes/producteurs comme Leroy Burgess, Tom Moulton, Shep Pettibone et
d’autres ? De labels comme Salsoul, Prelude ?
Tous ces
gens ? Il ne m’a jamais été donné de les connaître.
Salsoul, ça
allait. Prelude ? Jamais entendu quoi que ce soit qui m’ait renversé ! J’étais
un vrai jazzman. Jamais vraiment entendu beaucoup de disco. Ce qui s’est passé
c’est que les (vrais) musiciens ont pris de la (vraie) musique et lui ont apposé
un beat disco. Le disco pour moi, c’est le beat qu’on entend derrière la
musique. J’ai discoïsé nombre de mes morceaux qui n’étaient pas initialement
écrits pour ça. Quand j’ai rencontré Peter, c’était le 12 février 1979, l’année
d’après, il était passé du disco au rap. Si bien que je n’ai pas enregistré tous
mes morceaux arrangés disco dans la mesure où le rap a pris le dessus.
Quand as-tu
pensé que le moment était venu pour toi de prendre une autre direction ?
Je n’ai pas
changé de direction. Même aujourd’hui. Je prends un morceau, j’y ajoute des
éléments de la musique d’aujourd’hui. Tous les morceaux que j’écris peuvent être
arrangés façon house, bass et – oui – même classique !!!
Qu’as-tu fait
depuis tout ce temps ?
Depuis ces
10-15 dernières années ? De la musique, tout comme j’en faisais il y a 25 ans,
avec de l’avance sur son temps. J’ai mélangé du Miami Bass, du reggae, du R&B,
du jazz et même tout ensemble quand il m’a fallu me battre pour trouver des
artistes pour le faire. Je me souviens avoir piégé un groupe de R&B au moment de
faire une session avec ma fille qui est une rappeuse. Il m’a fallu enregistrer
le groupe séparément puis le faire sortir, réaliser la partition rap et lui
faire entendre le mix. Au début du rap et Dieu sait si j’étais là avec Peter,
les groupes ne voulaient pas jouer pour le compte des DJ’s ou des rappers. Peter
par exemple n’avait même pas un groupe de musiciens de studio si bien que
n’importe qui s’occupait du beat ou de la ligne de basse. C’est comme ça que ces
rappers se sont mis à repiquer un beat ou une ligne de basse. Si bien que le rap
était simple dans la mesure où les musiciens de studio s’interdisaient de
participer aux enregistrements. Tant et si bien que les rappers se sont repompés
entre eux le même beat. Ils ont alors commencé à chercher des mecs comme moi
pour que je fasse mon truc. Ils voulaient que cela reste simple à la manière de
ce qu’ils avaient pu écouter du voisin ! Je me souviens m’être vu conseiller par
les rappers de ne pas partir quand j’ai pris la décision d’aller vivre en
Floride. Ils ne comprenaient pas que ce qu’ils avaient entendu de la scène new
yorkaise, c’était du déjà vu. Ils n’ont pas compris que j’étais là, que j’aurais
pu les aider à être bien en avance sur leur temps. C’est dur d’être compris. Je
fais mon truc de mon côté et j’espère rendre tout le monde heureux ainsi que
c’était le cas il y a 25-30 ans. Et quand je fais mon truc, j’essaie de trouver
les gens qui comprennent ou sinon par moi-même. C’est aux gens de décider ce
qu’ils veulent !
J’ai cru
comprendre que tu es impliqué dans l’industrie du cinéma. Quelques mots quant à
tes activités présentes ?
Je viens
juste de réenregistrer ‘Got To Get Your Love’ en studio et de sorrri deux films
sur
Filmbaby.com intitulés ‘A
Sinner's Prayer’ et ‘Jade & the White Tiger’, dédié aux arts martiaux. Je
travaille sur un autre intitulé ZEN ! Je continue de faire la même chose !
Ressens-tu
quelque nostalgie ? Jamais tenté de faire un retour ?
Oui ! Quant à
un come back, je ferai tout pour, si je peux !
A supposer
que tu débutes aujourd’hui, le ferais-tu de la même manière ? Et sinon, que et
comment ferais-tu ?
Sachant ce
que je sais aujourd’hui, je serais sans doute plus préparé. Je crois que
j’aurais collé là où la musique allait et fait beaucoup plus en termes de
prestations dans des concerts ou les clubs, mais nous n’avions pas la moindre
idée de ce qui se passait. J’ai su il y a seulement quelques mois que Peter
Brown avait sorti ‘Got To Get You Love’. Je n’aurais jamais cru que ce morceau
aurait un tel impact en Angleterre, puis ailleurs. Aujourd’hui, je me prépare.
Je veux aller partout où je pourrais et jouer. Je crois que le fait de ne pas
savoir était le grand problème. Si nous avions réellement su, je crois que nous
aurions fait des choses plus grandes.
Tes projets
actuels ?
Comme je le
disais, ZEN ! Ce film est mon grand projet de l’été, tout comme ce remix Got To
Get Your Love’ de Kenny Dope ainsi que ces nouveaux morceaux pour les sœurs
Jones et une compilation en coproduction avec Traffic Entertainment. Sans parler
de cet autre recueil de Miami Bass et une nouvelle mouture de ‘Got To Get Your
Love’. Et peut-être un album de piano en solo.
Pas d’autres
questions ? Je commence juste à être chaud !
CLYDE
ALEXANDER ‘Got To Get Your Love’ (P&P)
GARY DAVIS &
HIS PROFESSOR EP (Chocolate Star)
GARY DAVIS
‘Got To Get Your Love’ – Kenny Dope Remixes (Kay Dee)