Il y a quelques années, au
tournant du millénaire, la presse musicale hexagonale - du moins celle
s'intéressant de près à la musique pop au sens large - s'interrogeait avec
inquiétude sur la prochaine révolution musicale, se demandant en particulier
quand elle aurait lieu, tant le besoin semblait s'en faire sentir. Il est vrai
que le contexte de l'époque était assez particulier : la French Touch
électronique se montrait à bout de souffle, après avoir recyclé et délavé tout
ce qui se faisait de bon (et de moins bon) en disco et en funk, la techno
tournait en rond depuis déjà quelques années, l'âge d'or du garage semblait
passé depuis belle lurette ; du côté du rock et de la pop, rien de bien excitant
non plus, le manque d'inspiration des frères Gallagher ayant poussé la
Brit Pop, si arrogante au début de la décennie, sur le bas-côté... Et l'on
pouvait donc lire un peu partout la même chose : où est la "next big thing", le
nouveau Summer of Love, la nouvelle révolution punk ? Puisque la house avait
quinze ans, elle était forcément morte de fatigue, condamnée à vieillir et à se
fossiliser comme le jazz ou le funk. Il fallait se mettre à autre chose,
forcément, pourquoi pas le r'n'b, désormais paré de toutes les vertus par la
presse "branchée" (Mary J. Blige soudain plus "hype" que Louie Vega,
en résumé) - je me souviens d'un article paru dans Technikart où l'auteur
expliquait sérieusement qu'à New York la house "n'était plus qu'une religion
pratiquée par des vieux musclors en marcel lycra" (sic). Si c'est vrai à New
York, alors …
A défaut de "next big
thing", la roue a effectivement tourné, non pas dans le sens d'un
renouvellement, mais simplement dans celui du recyclage d'une nouvelle période ;
là où la house en général et la French Touch en particulier rendaient hommage,
ou pillaient, la disco et le funk des débuts, les nouveaux venus, qu'ils soient
ce fameux r'n'b electro façon Timbaland ou l'electro/rock des DFA,
Trevor Jackson et autres Miss Kittin, s'abattirent comme une nuée
d'étourneaux sur l'immense continent musical que représentent les années 80,
remettant au goût du jour aussi bien la no wave new-yorkaise, la new wave de
Depeche Mode que l'acid house des débuts, sans parler bien sûr de l'electroboogie
ou du new jack swing dont le côté clinquant et électronique fait plus
qu'affleurer dans la musique, par exemple, des Neptunes (qui commencèrent
leur carrière sous le patronage d'un certain ... Teddy Riley !). Et de
façon tout aussi prévisible ("adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as
adoré"), c'est aujourd'hui, ou ce sera bientôt, au tour de ces nouveaux chéris
des médias spécialisés d'être descendus de leur piédestal, sous prétexte qu'ils
ont fini, eux aussi, par s'enfermer dans la facilité, la recette, bref dans la
répétition ad nauseam du même.
Il y a sans doute du vrai
dans tout cela. Voir un Jacques Lu Cont accumuler les remixes tous plus
semblables et inintéressants les uns que les autres ne réjouit personne. Mais ce
qui est questionnant, au fond, est le présupposé fondamental que l'on peut
retrouver derrière toutes ces réflexions : le critère de qualité d'un morceau de
musique est sa nouveauté, comprise comme "rupture par rapport à ce qui s'est
fait avant". Il faut du neuf, du rafraîchissant, quelque chose qui rompt
ouvertement, et si possible avec fracas, avec ce qui existe déjà.
Y a-t-il présupposé à la
fois aussi évident et, cependant, aussi douteux ? Si l'on ne prend même plus la
peine de la questionner, c'est parce que cette idée est un des constituants les
plus fondamentaux de la mentalité contemporaine. L'histoire des arts, depuis le
XIXème siècle, ne peut pas se comprendre si l'on en fait abstraction. Les
différentes écoles de peinture, depuis le fauvisme et l'impressionnisme, se sont
construites en se montant sur les épaules les unes des autres. Les mouvement
littéraires, eux, ont même systématiquement prospéré sur les cendres de leurs
prédécesseurs. Les plus ardents défenseurs de l'art comme rupture en vinrent
même à réfuter l'idée selon laquelle il existe des classiques (des surréalistes
et auteurs proches de ce mouvement, comme André Breton ou plus encore
Antonin Artaud, allant jusqu'à demander que l'on oublie purement et
simplement les chefs d'œuvre littéraires du passé).
Et pourtant, plus d'un
siècle après le début de ces bouleversements, nous continuons à aimer et
pratiquer les classiques, ceux-là mêmes que les modernistes vouaient aux
gémonies. Les auteurs romantiques, vilipendés par les romanciers réalistes,
n'ont peut-être jamais eu autant de succès. Et en musique, pour prendre un
exemple plus proche de nous, le disco, que l'on avait laissé mort et enterré
dans un stade de Chicago au début des années 80, a pris sa revanche sur le rock
à la fin des années 90. Cependant, nous nous maintenons dans une attitude
quelque peu schizophrène consistant d'une part à aimer les classiques, d'autre
part à soupirer après un nouveau choc musical venant ébranler nos sens blasés.
Il est tout à fait remarquable que des publications ayant un (court) temps porté
aux nues la house la plus traditionnelle, au hasard Technikart ou même Trax en
France, aient fini par l'enterrer, puis par l'ignorer tout simplement. Partant
du principe qu'elle avait fait son temps. Comme si la nouveauté supposée du
courant musical en son ensemble l'emportait sur la qualité et la portée
émotionnelle du morceau considéré séparément.
Ne s'agit-il pas d'une
erreur d'appréciation tenant à la nature même de la presse, et de la presse
musicale en particulier ? Si la presse a pour mission d'informer ses lecteurs de
ce qui arrive, elle en vient immanquablement, par une sorte de cercle vicieux, à
devenir prisonnière d'une sorte d'obligation de nouveauté. Imagine-t-on un
journal faire varier sa taille du simple au double selon les semaines ? Cela
n'aurait pas de sens pour une publication d'information générale, car si l'on
mélange tous les domaines, il y a forcément toujours des événements dignes
d'être relatés. Mais si l'on se cantonne au domaine des arts, et plus encore à
celui de la musique, ou d'une niche musicale précise (la house au sens large,
dans notre cas), la question mérite certainement d'être réexaminée ! Peut-être
que durant tel ou tel mois de l'année il ne se passe rien d'intéressant en
house. Peut-être même qu'une année entière peut passer sans nouveauté excitante.
Et peut-être que durant ce temps, des producteurs un peu passés de mode
continuent de creuser leur sillon, sans innover mais en affinant de plus en plus
leur maîtrise …
D'une certaine manière,
les grands écrivains ont toujours écrit la même chose. Ils n'ont fait que
purifier leur style propre par spirales successives, tout en remettant
inlassablement en scène leurs obsessions personnelles. Leur en fait-on reproche
? Je ne crois pas que l'on attaqua jamais Zola ou Dostoïevski, par
exemple, en les accusant de ne pas avoir su suffisamment se renouveler durant
leurs années d'écriture ! Pourquoi, alors, enterrer d'un trait de plume
satisfait et définitif un producteur ou remixeur qui appliquerait et affinerait
encore et encore la même recette ? D'autant plus que les meilleurs producteurs,
justement, ne restent pas figés, ils savent en général incorporer suffisamment
de nouveaux éléments pour, non pas remettre au goût du jour leur style
personnel, mais en révéler de nouvelles facettes. Comme le fait inlassablement
un Frankie Knuckles depuis la fin des années 80, évoluant progressivement
d'un son deep et garage très instrumental et introspectif à une touche plus
"progressive" comme disent les Anglo-Saxons, plus techno pourra-t-on dire. Mais
la marque de fabrique du géant de Chicago, cette petite touche classique
(précieuse ont dit certains), elle, demeure toujours égale à elle-même ! Et au
bout du compte, cela vaut certainement plus que des "innovations" anarchiques à
tout crin, surtout quand celles-ci se révèlent être des pillages ou des reprises
qui ne s'avouent pas … Qui résistera à l'épreuve du temps ? Ecoutera-t-on encore
les innombrables disques d'electroclash dans dix ans ? Pas plus que l'on écoute
aujourd'hui la myriade de disques d'acid house et de new beat produits à la
chaîne à la fin des années 80 et au début des années 90, et qui paraissaient
sans doute, à l'époque, plus novateurs que la soul moderne produite par l'équipe
Def Mix. Mais aujourd'hui, un "Where Love Lives" d'Alison Limerick ou un
"I'll Be Your Friend" par Robert Owens sont toujours autant joués,
recherchés, playlistés. On ne peut peut-être pas en dire autant du son des raves
anglaises !
Toute la responsabilité de
ces malentendus n'incombe pas uniquement à la presse musicale. Elle la partage
avec ses lecteurs, les mélomanes, les acheteurs de disques. La configuration
culturelle particulière de notre époque nous a conduit à assimiler la musique à
l'émancipation culturelle et politique, puisque les grands courants musicaux
contemporains lui ont donné un impact politique et social qu'elle n'avait jamais
eu (ou du moins pas sous cette forme) par le passé. On pourrait d'ailleurs
étudier avec profit comment la musique a progressivement pris cette charge sur
ses épaules, depuis la révolution proprement musicale (le jazz) jusqu'à la
révolte populaire pure et simple (le rap), en passant par la révolution sexuelle
(le rock) et la révolution hédoniste (le disco et la musique de club). Et petit
à petit, parce qu'elle accompagnait toutes ces révolutions, la musique a fini
par être elle-même partie intégrante de celles-ci. D'où, en retour, de fortes
attentes en matières de révolutions … au sein même de la musique ! Mais rien ne
nous garantit, au fond, que la musique elle-même se développe forcément, et
toujours, par révolutions formelles successives. Ce n'est pas parce que le
breakbeat a succédé (chronologiquement) au beat "four on the floor", sans le
faire disparaître d'ailleurs, qu'une troisième configuration rythmique devra
forcément s'imposer à son tour un jour. Penser de la sorte, croire qu'un artiste
DOIT faire radicalement rupture avec ce qui le précède, ce serait figer le
développement de la musique en une mécanique paradoxalement plus monotone,
puisqu'elle ne consisterait plus qu'en une série de révolutions se succédant
avec la régularité d'un métronome ! Il s'agirait donc pour nous aussi de nous
remettre en question, et de nous demander ce que nous cherchons,
fondamentalement, dans la musique. Un produit de consommation aussi vite oublié
qu'on se l'est procuré, ou au contraire, un objet émotionnel dont la force ne
tarit pas avec les années ? Plus précisément : un morceau de house vaut-il plus
par sa nouveauté, ou par sa valeur intrinsèque ? La réponse peut sembler
évidente, et pourtant, elle ne l'est pas pour nombre de "music lovers" et de
journalistes, à en croire ce qu'on peut lire dans la presse musicale !
Cessons d'attendre
anxieusement des cataclysmes sociétaux et musicaux aussi importants que le rock
ou la house des débuts. Ils arriveront quand ils devront arriver, s'ils doivent
encore se produire (ce qui reste à voir). Prenons un peu de hauteur, et sortons
de ce mode d'appréhension de la musique qui ne fait qu'appliquer à celle-ci la
mentalité ambiante (consommer, au sens étymologique du terme). Essayons
d'imaginer ce que vaudra un disque dans dix ans, dans vingt ans, quand le
passage du temps lui aura ôté ce fragile ornement qu'est l'attrait de la
nouveauté. Alors peut-être porterons-nous un regard plus objectif, car apaisé,
sur l'abondante production journalière de musique, qu'elle soit électronique ou
organique… En définitive, c'est toujours sous l'effet du temps que le bon grain
se séparera de l'ivraie. Time will tell ! Romain Pigenel