Quelle meilleure mesure de
l’originalité et de la créativité d’une soirée que sa résistance aux carcans et
aux clichés réducteurs ? Référencée dans les agendas des « sites de clubbing »
comme une before, mais regardant plutôt du côté des gay tea dance de par son
horaire, et de celui des mythiques soirées new-yorkaises par sa musique, Dance
Culture a réussi le pari de tenir le choc de la toujours difficile première
année tout en proposant une alternative radicale au clubbing parisien. Derrière
toute réussite il y a un homme, et en l’occurrence ici Greg Gauthier,
connu des fans de garage de France (et d’ailleurs) comme le co-fondateur et
co-résident des soirées Cheers. Je l’ai rencontré il y a deux semaines dans son
studio, à Paris, pour faire avec lui le bilan de cette première année de Dance
Culture, mais aussi de onze ans de Cheers et de quinze ans de clubbing parisien.
Pour commencer, comment te
présenterais-tu, professionnellement et artistiquement, à quelqu'un qui ne te
connaît pas du tout ?
C'est marrant parce que je
viens de faire ça tout l'été, et en fait c'est la question que j'évite ! Je dis
que je fais de la musique et j'essaie de ne plus rentrer dans les détails, pour
quelqu'un qui ne connaît pas, parce qu'il y a pas mal d'amalgames, et j'ai
l'impression de faire un truc tellement précis, tellement personnel et
tellement, finalement, détaché de l'image qu'on peut en avoir si on ne cherche
pas un peu à approfondir, que du coup, à chaque fois, j'ai l'impression d'être
vraiment en décalage par rapport à ce que j'exprime, et donc j'essaie de zapper
la question ! Mais disons que je fais de la musique, je vis de la musique, et je
fais une forme de musique, de dance music, actuelle et recherchée…
Tu évites à dessein
d'employer les termes house et garage ?
Oui. C'est marrant,
pendant des années j'ai lu des interviews de groupes pop, rap, qui disaient tous
la même phrase, au cours d'une interview elle arrive forcément : "on refuse les
étiquettes". Et moi pendant longtemps j'en ai voulues, en disant oui je fais de
la house, j'aime ça et je le revendique, et en fait, maintenant, j'ai
l'impression de faire d'autres choses, de ne pas être seulement un dj house, et
puis le terme est tellement galvaudé que j'essaie de me définir autrement, ou de
ne plus me définir… De dire aux gens de venir, d'écouter. Ceux qui sont vraiment
curieux feront cet effort, mais en général les gens ne sont pas plus intéressés
que ça ! C'est une question qui est très compliquée pour moi, donc j'évite de me
prendre la tête…
Autrement dit, c'est une
démarche très intuitive de ta part…
La chance, le luxe que
j'ai, c'est de faire ce que je veux, à peu près. Honnêtement, je ne fais pas non
plus complètement ce que je veux, par exemple le dimanche il y a des trucs que
j'aimerais tenter, et puis je ne tente pas tout de suite, parce que je sens que
c'est mon délire mais pas encore celui des autres, et qu'il faut le temps pour
le faire passer. Je ne me fais pas un plan carrière en disant "je suis un dj
house" ! Mais en plus la house que je joue, elle a une volonté de s'éloigner de
ce qu'est vraiment la house au départ. Ce n'est pas un hasard si je joue en ce
moment plein de morceaux qui sont faits par des groupes, comme ceux d'Osunlade
ou de Vega, et finalement, à l'arrivée, bien sûr je joue de la house, mais il y
a aussi plein de trucs qui n'en sont plus vraiment pour moi, et je me dis que si
déjà ça ne l'est plus pour moi, dans l'imaginaire des gens ça va devenir trop
compliqué de rentrer dans les détails, de leur expliquer, et puis finalement le
mieux c'est de venir et de se faire une idée… Ce que j'aime bien, c'est quand je
vois des mecs qui n'ont vraiment pas la tête de l'emploi qui viennent, le mec
qui visiblement, avant, n'écoutait pas du tout ça, ou pensait que c'était autre
chose, et puis qui finalement s'y retrouve… D'une manière générale je ne vais
plus dans les soirées house, je n'achète plus de disques vraiment house, le peu
de house qui reste c'est un truc très personnel, et je ne pense pas que ça
corresponde à la définition générale que les gens s'en font.
Tu peux nous retracer tes
débuts dans la musique ?
C'est une histoire un peu
triste … Avec Sven on avait un voisin, qui écoutait à l'époque ce qu'on appelait
de la dance, ça allait de Madonna, à l'acid, à la house de Chicago ; c'était une
personne qui était plus âgée que nous, qui a commencé à nous faire sortir, à
nous amener, moi et Sven, dans des boîtes, des endroits, et puis qui est
décédée, et qui nous a laissé ses disques, son matériel. On s'est retrouvé avec
cet héritage et ça a été l'occasion pour nous de nous lancer. J'avais une
quinzaine d'années… Comme tous les jeunes parisiens de l'époque, on allait dans
des soirées où tu entendais aussi bien du rap un peu funky, que de la house,
mais avant ça, on a eu un truc de transition, la pop dance, genre Happy Mondays
ou Stone Roses. En fait exactement je me souviens, le premier truc où on est
allé, ce n'était pas grâce à notre voisin, mais grâce aux Inrockuptibles, à
l'époque où c'était encore un fanzine je crois. Ils avaient parlé d'une rave,
parce qu'ils commençaient à s'intéresser au mouvement par des groupes comme les
Happy Mondays ou les Stone Roses, et on y était allé !
Et tes premiers contacts
avec la scène new-yorkaise ?
J'y suis allé pour la
première fois en 1993. Un des souvenirs les plus marquants que j'ai c'est un été
que j'ai passé là-bas, et je suis allé quatre,
cinq semaines de suite à
Underground Network, vraiment à la belle époque, et là je m'intéressais déjà
vraiment à la house new-yorkaise. En fait, exactement, je me suis intéressé à
cette musique par des cassettes que ramenaient de New York des gens qui étaient
connus dans le milieu à
l'époque, notamment
Thierry Pila, qui était de la bande à Vidal, et qui revenait de New York avec
des cassettes sur lesquels il enregistrait les mixes de Humphries et de Knuckles,
de 91-92. Il nous a passé ces cassettes qu'on a écouté un milliard de fois, et
j'ai trouvé que c'était vraiment mon truc. Il y a eu assez peu de soirées à
Paris dans cette veine là, et donc les premières soirées que j'ai eu en tête par
rapport à cette musique, c'était vraiment les soirées où je suis allé à New
York… Autant te dire que quand on revenait en France il y avait un décalage…
même si à l'époque il y avait de bonnes soirées, ce n'était pas la même chose,
c'était un autre univers !
C'est comme ça qu'est née
l'idée de Cheers, recréer l'ambiance de New York ?
Non, on en était beaucoup
trop loin à l'époque. L'idée de Cheers, elle est née d'une part parce qu'on
avait le matériel et les platines, et puis surtout parce qu'on était trop jeunes
pour rentrer dans les boîtes : à l'époque on avait seize, dix-sept ans, on se
faisait jeter du Palace une fois sur deux, donc … On a fait des raves, qui
n'avaient rien à voir avec ce qu'on peut imaginer d'une rave aujourd'hui, où tu
entendais vraiment toutes les musiques, en fait c'était des fêtes sauvages, et
ça nous a assez vite lassés ; on a eu envie d'aller dans des clubs, et les clubs
qu'on aimait ou les deejays qui nous plaisaient à l'époque étaient difficile
d'accès, c'était les soirées d'André, d'Eric Candy, de David Serrano, c'étaient
des soirées homo, c'était des gens plus âgés, c'était des boîtes un peu select,
le Kit Kat, tout ça… On y allait de temps en temps, on arrivait à entrer quand
on était accompagnés, mais c'est vrai que dès qu'on voulait y aller et ramener
nos amis, on ne rentrait pas, on était trop jeunes, donc on a eu ce besoin de
faire des trucs pour s'occuper le samedi soir.
Tout commence à l'Erotica…
En premier on a fait des
fêtes privées, en fait, et on a fait ça pendant longtemps, par exemple un mec
faisait une soirée le samedi soir, il nous appelait il disait "tiens, ramenez
votre matos !". Après on est passé des boîtes qu'on louait et où on amenait
tout, à des gens qui ont commencé à s'intéresser à nous, à nous proposer leur
lieu, notamment le What's Up qui a été, mine de rien, un lieu très important.
Quand j'y repense, je me dis que c'était fou d'avoir fait deux ou trois ans dans
cet endroit, en plus les soirées étaient vraiment folles… Aujourd'hui je ne
pourrais plus le faire parce que ça ne m'amuserait plus, par exemple le son, il
y en a plus dans mon studio ici, mais à l'époque c'est vrai qu'on jouait une
musique qui n'était pas très représentée à Paris, voire pas du tout, et c'est là
qu'on a commencé à fidéliser des gens. Après on est passé du What's Up au Queen,
et du Queen à la Coupole.
Peut-on résumer
l'évolution de Cheers à un affinement progressif de votre idée de départ ?
On a fait plusieurs trucs,
on n'a pas tracé une ligne droite, finalement. Mais dès le début, au What's Up,
la ligne musicale a été très claire, très définie, beaucoup plus que maintenant
…
Plus formatée, en somme ?
A l'époque, c'était 100%
de vocaux black new-yorkais, c'est ce qu'on avait envie de faire. Après au Queen
on a appris aussi ce que c'était de gérer un plus gros club, et un vrai club
pour le coup, et je pense que ça nous a servi aussi pour ce qu'on a fait après.
Du point de vue de la satisfaction personnelle vis à vis de la musique, pour
moi, les choses sérieuses ont vraiment commencé à la Coupole. Le Queen, on était
encore dans une espèce de truc sympa, où il y avait tous les amis, où on jouait
de la musique mais sans trop d'idées derrière, et la Coupole c'est le moment où
je me suis dit bon, il va falloir aller plus directement vers ce que tu as envie
de faire ! Et finalement à partir de là il y a eu une sorte d'effet entonnoir,
qui est ce à quoi on arrive aujourd'hui.
Ce bout de l'entonnoir,
c'est la version actuelle de Cheers, ou bien Dance Culture ?
Je pensais plus à Dance
Culture directement, parce que derrière Dance Culture, pour moi, il n'y a plus
tellement de … je veux dire si j'arrive à faire marcher cette soirée, je serai
arrivé au bout d'un truc. Après je ne dis pas qu'il n'y en aura pas d'autre …
mais Cheers aussi, même si c'est moins pointu, reste quand même une sorte
d'aboutissement musical.
Quand tu joues à Cheers,
tu n'as pas l'impression de régresser musicalement, de pouvoir te permettre
moins de choses qu'à Dance Culture ?
Non, parce que c'est quand
même deux univers différents. C'est marrant, c'était un peu une de mes
angoisses, au début, quand on a décidé de reprendre Cheers au Djoon, Dance
Culture y était déjà installée, et je me suis dit, quel est l'intérêt, tu joues
déjà une fois par semaine dans cet endroit ; et finalement à l'arrivée je trouve
que ça n'a tellement rien à voir que je ne cherche même pas à les comparer ! Et
si aujourd'hui j'aime des trucs très précis, très pointus, je ne crache pas sur
ce que j'ai aimé pendant dix ans, et j'aime toujours les trucs un peu plus club.
Si aujourd'hui je n'avais que Cheers, je serais sans doute un peu frustré, mais
j'ai la chance d'avoir les deux, et finalement les deux vont bien ensemble. En
plus je n'ai pas l'impression d'y jouer la même chose, vraiment, je cherche une
énergie différente le vendredi, et d'ailleurs j'y fais dès fois des trucs et je
me dis tiens ça tu ne le joues plus le dimanche, mais finalement…
Une soirée nourrit l'autre
…
Même si, je ne le cache
pas, celle sur laquelle j'ai le plus gros travail musical, le plus de recherche,
c'est Dance Culture ! Ce que je fais à Cheers, évidemment ça évolue, mais je le
fais depuis dix ans, cette espèce d'énergie qui est de prendre un public qui
vient là pour danser, mais aussi pour d'autres choses, c'est un truc que je
pense savoir faire maintenant. Et je le fais à Cheers, et Dance Culture c'est
autre chose. Mais l'un nourrit l'autre, pour l'instant il n'y a pas de conflit.
Comment définirais-tu
Dance Culture, en particulier par rapport à Cheers ? En termes de musique,
d'accueil, d'ambiance…
Je dirais que c'est une
soirée qui cherche à éviter tous les clichés du clubbing parisien, un par un,
parce que en fait je n'en peux plus, ce truc là, ça me rend malade, je ne sors
quasiment plus, où alors il me faut une bonne raison. Je dirais que Dance
Culture, pour moi, c'est un basique qui aurait dû exister depuis le début à
Paris ! Je suis surpris que personne ne l'ait fait avant moi… Le fait que ce
soit fumeur, ou pas, peu importe, mais je trouve que Paris avait besoin d'une
soirée comme ça, crue, où c'est vraiment "musique et rien d'autre". Et puis il y
a quand même un côté pour moi un peu laboratoire, je pense pouvoir me permettre
des trucs, d'autant plus que les gens, je pense, viennent avec des envies
différentes.
Il ne s'agit donc pas
d'une sorte de tentative de transposition du Shelter à Paris, comme d'aucuns ont
pu le penser !
Ah non… Je ne vais pas te
dire que j'y pense jamais, ou que ce n'est pas un truc qui est hyper important
pour moi, le Shelter, mais je n'ai jamais eu en tête "tiens on va faire la même
chose à Paris", parce que je sais très bien que ce n'est pas possible.
Culturellement, au niveau du public, et parce que le Shelter, de toute manière,
-je ne dis pas ça parce que c'est mon pote et quelqu'un que j'admire- c'est
Timmy Regisford, et c'est vraiment tellement lié à lui… Non je me suis dit, il y
a des éléments qui me plaisent vraiment au Shelter, et qui me manquent quand je
suis à Paris, et effectivement dans ce sens là il y a des trucs que j'ai voulu
amener, mais qui ne sont finalement pas si propres que ça au Shelter. Tu les
retrouvais aussi bien à Undergound Network qu'à Body & Soul ! Finalement
qu'est-ce que c'est ? Recentrer la soirée sur la musique et sur la danse, après,
encore une fois, le fait que ce soit fumeur, non-fumeur, c'est un peu du détail,
moi je l'ai fait parce que ça me fait plaisir et que ça me met à l'aise, parce
qu'en plus je pense qu'il y des gens dans mon cas, et ça fait un peu parler sur
la soirée ! Ce n'est pas pour faire comme au Shelter ! Les éléments que j'ai
retenus de là-bas, c'est le plaisir que tu peux avoir dans une soirée où
vraiment la musique est le seul truc à voir, parce que finalement c'est ça quant
tu vas là-bas. Une fois que tu t'es un peu émerveillé sur le public, "ouah il y
a que des blacks, ouah ça danse trop bien, ohlala le son mortel", finalement ce
que tu réalises c'est que à un moment, là bas, ils te mettent seul face à la
musique, et à un soit tu rentres dedans et c'est génial, soit tu te fais chier
et finalement tu vas vite te retourner vers d'autres clubs qui ressemblent plus
à ce qu'on a à Paris. Et donc j'avais vraiment envie de ça, de dire : on va
faire un club où vraiment on vous met face à la musique, face à vous-mêmes et à
la musique, s'il se passe un truc ça va être formidable, parce que j'ai connu ça
et je sais ce que c'est, vraiment entrer dans la musique, entrer dans la danse,
et à Paris ça n'arrive quasiment jamais ! Pourquoi ? Sans doute que tu dois
avoir besoin de ce côté hyper brut, où il n'y a rien d'autre à faire,
finalement. Parce que c'est vrai que là-bas les soirées sont vachement moins
sociales, les gens discutent finalement assez peu par rapport à une soirée à
Paris, où tout le monde boit un verre. Et c'est vrai que ce que j'aime, c'est
l'expérience de la boîte, s'il le faut dans le noir, où tu as vraiment du son !
C'est un peu ça, en fait, l'idée de Dance Culture… Mais ça suppose un son
meilleur que ce qu'on a d'habitude, ça suppose d'avoir envie de le faire, de
savoir un petit peu comment le faire…
Et aussi un public plus
mature, peut-être ! Que penses-tu justement du public de Dance Culture ? En
es-tu content, te permet-il d'aller là où tu veux aller?
Ouais … je me dis que ce
n'est qu'un début, que sur la route de ce que je voudrais faire, on en est
vraiment au démarrage… après, ce qui fait le charme d'une soirée comme celles
dont on vient de parler, c'est que tu vois que les mecs qui sont là ont ça dans
leur culture, et que les trucs qui paraissent encore un peu surprenants à Dance
Culture, finalement, là-bas, ce sont les choses les plus normales du monde ! Je
pense que ça ne peut que s'améliorer, et être de mieux en mieux à ce niveau-là,
ici. Et le public aujourd'hui, de toute manière c'est génial ! A part qu'il ne
dépense pas beaucoup, je n'ai rien à lui reprocher. C'est quand même des gens
qui sont assez ouverts musicalement, je pense, par rapport à la moyenne, qui
dansent bien, il n'y a pas eu une seule bagarre, et enfin c'est hyper mélangé…
De quel point de vue ?
A tous points de vue,
style, milieu social je pense aussi. Ce sont des gens qui ont 20-30 ans, et si
ça continue à grandir et qu'ils sont encore là dans dix ans, ça va être la folie
!
Un peu comme à New York,
où la culture dance est suffisamment ancienne et bien enracinée pour que des
gens aient grandi dedans…
C'est vrai que c'est
quelque chose que tu ne peux qu'envier, quand tu es allé là-bas… Il y a des mecs
qui sont là, qui ont l'air d'avoir 40 ou 50 balais, qui ont la classe, qui
dansent ! Mais en fait ce n'est pas étonnant, parce que cette musique qu'on
écoute, sa source est là-bas, d'autant plus que moi je joue pas mal de
classiques ou de trucs du début des années 70, et ça veut dire que quelqu'un qui
a 40-45 ans, il était dedans quand il était jeune ! Et ça c'est génial, parce
que en France si tu vois un mec de 45 ans en boite, c'est un peu craignos en
général ! Alors que ça ne devrait pas…
Pourtant, il y a
certainement des gens qui, en France, ont découvert ces classiques à leur
sortie, comme les Américains !
Oui, mais ceux qui ont
écouté autre chose que Boney M, je crois qu'ils nous boudent un peu, comme ils
boudent un peu tous les trucs actuels… En France il y a cette idée : "moi
j'étais là dans les années 70, moi j'étais là dans les années 80, c'était mieux
avant" ; par exemple tu regardes un mec comme Ardisson, j'aime bien les concepts
qu'il peut avoir niveau télé, mais c'est quand même hallucinant de le voir
ressasser ce mythe du Palace, et puis finalement être si peu au courant de ce
qui se passe aujourd'hui ! Parce que ces mecs là, ils diront ce qu'ils veulent,
mais
aujourd'hui il s'en passe, des trucs extraordinaires ! Qu'ils ont forcément
loupé, qu'ils le veuillent ou non… Il y a une nana qui vient de sortir un truc
sur le Palace, moi ces gens-là je ne les ai jamais vu en boîte, et ça fait
quinze ans que je sors ! Je ne doute pas que le Palace ait été un truc génial,
d'ailleurs j'en ai connu la fin, on dit que ce n'est pas la meilleure période
mais c'est vrai que j'y ai fait des fêtes incroyables… Mais en France on a cette
idée que, déjà, le clubbing ne dure qu'un temps, on n'est pas comme dans
certains pays où l'on sort jusque très tard, parce que, ici, le clubbing
correspond un peu au moment où tu as fini tes études, et où tu n'es pas encore
marié ! Les quatre ans qu'il y a entre les deux, où tu peux un peu déconner, et
du coup ça se résume à ça… C'est pour ça que j'ai pas envie de sortir ! Je me
force de temps en temps, mais il y a toujours un truc qui ne va pas… Et pourtant
je pense aimer sortir, vu que quand je vais dans d'autres villes, j'arrive
toujours à trouver mon compte. Non, je pense qu'il y a un truc culturel qui fait
que l'on a toujours considéré que la sortie en boite c'est le truc fait pour
déconner, draguer un petit peu, mais ça s'arrête là ! Et tant que personne ne
développera une vision un peu plus intéressante, je ne vois pas pourquoi
d'autres gens s'y intéresseraient … Et pourtant, je ne comprends pas que
quelqu'un qui s'intéresse à l'art, de manière générale, ne trouve pas des choses
intéressantes à tirer de cette culture dance music ! Il me semble qu'il y a
quand même des trucs extraordinaires dans ces musiques…
Est-ce que le problème, au
fond, n'est pas que nous avons aussi pour habitude, en France, de tout
intellectualiser, d'être dans une attitude réflexive, de second degré, face aux
choses, alors que la dance music est par essence quelque chose à prendre au
premier degré ? François Kevorkian a, je trouve, des mots très justes pour
parler de la house, il la compare à de l'art naïf, aux peintures du Douanier
Rousseau…
Je joue des trucs comme tu
dis, mais je joue aussi des morceaux hyper subtiles, vraiment, je pense ! Mais
quand tu vois ce que c'est en France que la critique musicale, ce qu'elle
défend… Il y a quand même d'autres choses, c'est hyper intéressant ! C'est une
culture, quand tu rentres dedans, c'est tellement riche, vaste… Je ne comprends
pas trop cette distance qu'il y a en France par rapport à elle. Mais au fond je
ne m'en porte pas plus mal, je crois que je suis content de faire mon truc, un
peu petit, à l'abri des regards…
J'ai parfois le sentiment,
à t'entendre ou à lire tes interventions sur ton forum, que tu as développé une
certaine résignation, et beaucoup d'amertume, à l'égard des médias "spécialisés"
et de la dite scène parisienne !
Honnêtement, je n'en
attends rien. Il y a dû avoir quatre articles sur Cheers en 10 ans ! Ca
n'intéresse pas les gens, qu'est-ce que tu veux faire ? En même temps je peux
comprendre, parce que c'est vrai que le clubbing parisien vu de l'extérieur,
n'est pas intéressant ! Mais en même temps, ce qui est énervant, c'est qu'il y a
de la presse pour un certain clubbing ! Je ne vais pas les citer … tant pis ! Et
les quelques magazines qui pourraient ressembler le plus à ça, finalement ils ne
m'intéressent pas tellement, parce que je n'aime pas leur manière de voir les
choses, je ne m'y retrouve pas…
Allons-y, il s'agit de
Trax, Coda …
Trax ils nous ont demandé
une interview il y a trois mois, je l'ai faite et je ne vais pas cracher pas
dans la soupe ! Mais le magazine, je le lis et je ne m'y retrouve pas, pas du
tout. J'ai l'impression de faire vraiment autre chose que ce qui est raconté
là-dedans. Tant mieux s'ils sont là, ce qui est juste regrettable, c'est qu'il
n'y en ait pas d'autres. C'est marrant parce que j'ai retrouvé ça [Greg sort un
magazine d'une pile de documents], ça s'appelait Club Culture Magazine, ça
sortait en 96, il y a eu je crois dix numéros. C'était fait par Viger-Kohler et
Jean Yves Leloup et ça parle de tout, regarde ce numéro, David LaChapelle,
Cajmere, Ashley Beedle, Future Sound Of London, Herbert, Murk Boyz, voilà.
Beaucoup sur nous aussi, et voilà, ça c'était intéressant ! Des articles
incroyables, regarde, "De l'undergound à l'eurodance" ! C'est une mine d'or ce
truc !
Dans le même genre, Cachin
avait lancé Remix, en 98… Qui s'est aussi arrêté au bout de quelques numéros !
Peut-être n'y a-t-il tout simplement pas assez de public pour cette musique,
cette culture ?
Je sais pas s'il n'y a pas
de public, moi j'ai toujours en tête que la musique que je joue, même si je t'ai
dit qu'elle est de plus en plus précise et pointue, elle n'en est pas moins
hyper accessible ! Ce n'est pas un jugement de qualité, mais il y a certains
trucs en musique électronique qui sont très bien mais pas forcément très
accessibles, à la différence de ce que je joue… Cette musique a un potentiel
peut-être pas grand public, mais beaucoup plus large que celui qu'elle a
actuellement ! Et donc finalement… Je ne sais pas si un jour on en entendra plus
parler, s'il y aura plus de presse. Moi je me sens finalement plus poche du
r'n'b de qualité, de la nu soul, que du côté vraiment électronique de la chose,
même si encore une fois il y a des choses que j'aime et que j'apprécie.
Pour en revenir à Dance
Culture, et à cette idée de potentiel commercial de cette musique, envisages-tu,
comme les Américains le font pour leurs soirées, de développer le merchandising,
avec des t-shirts, ou même des compilations estampillées Dance Culture ?
Oui… ça fait partie de mes
projets !
Tu sembles avoir une idée
assez claire du futur de Dance Culture, en fait…
Dans l'idée, ça
ressemblerait quand même beaucoup à ce que c'est aujourd'hui ; les changements
dont j'ai envie, et que j'imagine, c'est d'amener tout ça vers une plus grande
liberté, vers une plus grande connaissance du truc. Je ferai tout pour que
quelqu'un qui n'a pas une culture énorme puisse s'y retrouver et s'y intéresser,
mais je sais aussi que c'est vraiment jouissif d'avoir cette culture, de
comprendre les choses ; plus tu en sais, plus tu en comprends, plus tu
interprètes les choses, et plus tu en tires du plaisir, en définitive ! Il m'est
arrivé au début de Cheers de jouer des trucs garage, et puis finalement de
découvrir que c'était un cover d'un vieux classique, et je me disais putain,
l'original est un truc de fou par rapport à ce que j'ai joué ! En fait
j'aimerais aller un peu dans ce sens là, que le public soit de plus en plus
averti, qu'il y ait de plus en plus d'échange, et aussi de liberté, j'aimerais
tenter des trucs, avoir la possibilité de tenter des trucs complètement
inattendus…
Par exemple, passer des
morceaux eux-mêmes inattendus ?
Oui, mais attention !
Claussel parfois le fait, ça peut être très, très chiant, il ne s'agit pas non
plus de transformer la soirée en auditorium … Après c'est une question de savoir
le faire. A New-York, ils ne le font pas tout le temps non plus, mais c'est vrai
que de temps en temps tu vois les gens danser sur de la house, et tout d'un coup
le dj envoie Deniece Williams "Free" en plein milieu de la soirée, et là tu vois
300 personnes qui continuent à danser là dessus, qui font des pointes et des
machins, c'est une ambiance incroyable ! J'ai l'impression que plus tu as
d'élasticité, de pouvoir sur la soirée, et plus tu peux emmener les choses loin
! Plus tu arrives à sortir de l'autoroute ; souvent un dj c'est ça, il réussit à
capter les gens, et il est dans l'idée qu'il ne faut pas les perdre, et même moi
ça m'arrive, quand je sens que le public est un peu moins réceptif, ou
simplement quand il n'y a pas beaucoup de monde, parce que là deux disques mal
sentis, et c'est fini ! Tout le monde s'assoit, la soirée est cassée… Mais c'est
vrai que, à partir du moment où tu as une maîtrise infernale comme certains dj …
Timmy au Shelter c'est les montagnes russes, par exemple ! Il y a beaucoup de
gens qui considèrent qu'une soirée, c'est un point A qui monte vers un point B,
alors que ce n'est pas du tout ça, pour moi ça monte, ça descend, ça s'arrête,
ça repart, et ce qui est incroyable c'est quand un mec te fait passer par pleins
de trucs, et t'en ressort, avant de te remettre la tête sous l'eau. A l'arrivée,
c'est riche en émotions, c'est riche en couleurs, et c'est un truc que
j'aimerais faire, à terme. Mais c'est vrai qu'à Dance Culture, faut dire ce qui
est, tu passes un disque d'avant 1996, tu as 90% de la salle qui ne sait pas ce
que c'est, qui n'en a jamais entendu parler, qui dit "tiens le clap il est un
peu fort", donc… Je fais avec ça, et il ne faut pas tout demander en un jour non
plus, c'est aussi ton rôle de dj d'apprendre aux gens ; moi c'est pareil,
j'adore les classiques, mais je n'étais pas né quand ils sont sortis, donc c'est
bien que quelqu'un a su me les faire aimer, a su me les faire découvrir, a su me
les jouer au bon moment de la bonne manière, et avec Dance Culture je voudrais
aller vers ça, pousser à son maximum le concept actuel !
Dance Culture, c'est le
Djoon et rien d'autre ?
Je ne sais pas, pour
l'instant je suis bien là-bas, si un jour je pouvais avoir mon club ce serait le
rêve, mais… Non, pour l'instant je ne vois pas d'autre endroit plus approprié !
Tu as conçu la soirée par
rapport à l'endroit, ou bien tu en avais déjà une idée précise auparavant ?
Les choses se sont bien
présentées, parce que c'est un concept que j'avais en moi, et qui se prêtait
très bien à la salle. Ca faisait quinze ans que je me couchais à 6h du mat, et à
un moment j'ai eu envie de passer à autre chose, j'ai eu ma fille … Quand tu
fais une soirée ou deux par semaines, le reste de la semaine est dur ! Ca a donc
été un mélange de choses, et c'est vrai que l'endroit s'y prêtait.
Peux-tu nous parler un peu
des spécificités du sound-system ?
La sono, j'en suis très
content ! On a eu quelques problèmes de voisinage qui font qu'on n'a pas pu
mettre tout ce qu'on voulait, c'est-à-dire un ou deux autres caissons énormes,
avec lesquels ça aurait été absolument parfait, et là de parfait on est à très,
très bien. Mais ça c'est Paris, il faut savoir faire avec. Je me disais qu'en
faisant une soirée l'après-midi, le dimanche, je n'aurais pas de problèmes de
bruit, dans ce quartier où tout est loin ! Mais même à 19H, le dimanche, tu n'as
pas le droit de faire du bruit. C'est comme ça. Je trouve ça un petit peu
dommage pour une ville comme Paris, mais on fait avec ! Mais le son est quand
même largement supérieur à ce qu'on peut trouver ailleurs dans cette ville…
C'est un sound-system Turbosound, qui aussi dans d'autres boites à Paris, mais
la différence, c'est qu'il a été bien pensé pour l'endroit, et puis surtout
qu'on l'a réglé, on ne fait pas n'importe quoi avec, on sait s'en servir. On a
passé deux jours à le régler à la fréquence près, et je pense qu'il y a peu de
gens qui font ça. Parce qu'ils s'en foutent, au fond !
On aurait pu penser que la
municipalité socialiste allait essayer de soutenir la vie nocturne, en étant par
exemple plus souple sur les questions de bruit !
Non, il n'y a rien qui a
changé, et c'est quand même hallucinant. Les plaintes qu'on a eu par rapport au
Djoon, elles
portent quand même sur du bruit à 19H00 ! Ce n'est pas normal
qu'une ville comme Paris ne puisse pas faire de bruit à ce moment ! C'est une
espèce d'acquis pour les Parisiens, qu'ils ont un droit absolu au silence - ce
sur quoi on peut discuter. Si tu veux vraiment ne pas entendre de bruit, tu
n'habites pas à Pars, tu habites à la campagne ! Et encore c'est compliqué,
parce que là on est dans un quartier où il n'y a rien, mais on a toujours eu des
problèmes de bruit, que ce soit sur les Champs-Elysées ou à Montparnasse ; or
historiquement, ce sont des quartiers qui bougent, où il y a du monde, et tu ne
te mets pas là si tu ne veux pas entendre de bruit ! S'il y a un night club qui
vient s'ouvrir en bas de chez moi, je comprends qu'on peut dire que ce n'est pas
génial. Mais c'est une petite rue, dans un quartier résidentiel ! Si tu choisis
d'habiter boulevard du Montparnasse, où Place Pigalle, ou sur les Champs, tu y
vas aussi parce que il y a de l'animation ! Les gens veulent de l'animation,
mais pas trop… De toute façon on ne peut rien dire, on est obligé de se taire,
on fait avec ce qu'on a, même si le son reste très correct à mon avis ! Mais
c'est dommage, parce que pour une fois, on avait l'occasion de faire un truc du
niveau de New York, du niveau de ce que tu entends là-bas ! J'espérais un peu
que le changement de mairie fasse bouger les choses, mais…
Derrière les limitations
légales, il y a aussi des problématiques de santé publique. Les médecins lancent
souvent des cris d'alarme contre les niveaux de son trop élevés, comment te
positionnes-tu par rapport à cette question, en tant qu'organisateur de soirée ?
On est obligé de faire
attention, il y a des lois, justement ! Mais il y a un problème d'hypocrisie,
parce que tu si tu respectes le niveau qui t'es demandé, ce n'est pas possible
de gérer un club, ce n'est pas vrai. Tu fais un café ambiance, où tu parles un
peu fort, mais c'est tout ! Ce que définit la loi comme seuil, ce n'est pas
tenable, et d'ailleurs je veux bien voir les mesures de dB à la sortie des
concerts de gens établis, genre Johnny au Parc des Princes ! Je veux bien qu'on
me montre qu'il est à 100 dB, pas plus ! Mais c'et vrai que quand tu as des
sound-systems aussi puissants entre les mains, il faut être responsable, parce
que tu peux vraiment rendre sourds les gens ! C'est un truc énorme, c'est
dangereux de le filer à quelqu'un qui ne le maîtrise pas. C'est con, parce que
c'est vrai que c'est un élément essentiel de cette culture, que le son soit
gros, soit bon, tu ne peux pas vraiment le contourner ; à un moment, si tu veux
vraiment rentrer dans la question en profondeur, tu es obligé de passer par là.
La dance music, ça ne s'écoute pas sur un petit poste !
Revenons à Cheers. Tu as
annoncé cette semaine la nouvelle formule que va prendre la soirée, au Djoon…
On nous a proposé de faire
Cheers deux vendredi par mois, et maintenant je suis un peu dans l'idée que il
faut éviter de se répéter, et que si Cheers redevient plus fréquente, ça doit
être pour faire quelque chose d'intéressant et pour dire quelque chose de
nouveau. Et justement, derrière nous, il y a plein de gens, et parmi eux il y en
a qui ont du talent, et si ce n'est pas nous qui faisons un petit truc pour leur
donner une première approche, je ne vois pas qui ça sera ! Donc je me suis dit
que ça serait l'occasion de faire ça, d'utiliser Cheers pour leur mettre le pied
à l'étrier. C'est quelque chose qui nous a vraiment manqué quand on était jeune,
c'est vrai qu'à l'époque, si on avait eu une soirée un peu "grand frère", dont
les organisateurs nous auraient dit voilà, venez faire un coup d'essai, vous
comprenez deux trois trucs, vous revenez les faire plus tard… On aimerait avoir
un peu ce rôle là, mais sans faire une "école", c'est juste qu'il y a plein de
gens qui ont du talent autour de nous, et on voudrait les faire jouer un peu !
Est-ce à dire que l'époque
de Louie Vega ou Dimitri From Paris comme guest dj, l'époque de Cheers
"paillettes", est révolue ?
En fait, maintenant, il y
a plein de gens qui font ça, qui bookent des noms, des noms, des noms, et on n'a
pas les moyens financiers de lutter, et surtout, ça ne nous intéresse pas ! Les
Américains, j'ai du en booker un sacré paquet, je sais ceux avec qui j'ai envie
de retravailler, je sais ceux qui m'ont saoulé, je continuerai à travailler avec
ceux que j'aime. Maintenant on veut éviter absolument que ça soit une bouée pour
les gens, que les gens s'intéressent à Cheers parce que untel vient mixer. Il y
a des gens qui sont dans ce cas-là, et en fait, on n'en veut plus. On se passe
d'eux
quand ils ne sont pas là, donc … et puis mine de rien on commence à avoir
fait le tour de ces mecs ! On les a tous vus, plusieurs fois, mais encore une
fois on ne ferme pas la porte, Timmy Regisford reviendra, c'est sûr, et plein
d'autres. Mais par rapport à ce que l'on fait, on veut vraiment casser cette
image du dj star. Parce que finalement, à l'arrivée, qu'est-ce qu'on a ? Les
trois quarts du temps, c'est un mec qui vient, qui mixe bien, qui mettra
quelques trucs qu'on ne met pas, mais qui met aussi les mêmes disques que nous,
qui va nous mettre le Sandcastles pour la énième fois… Au départ il y avait une
certaine curiosité, les gens achetaient les disques, et voulaient mettre un
visage sur les noms, genre "ouais j'achète tous les disques des Basement Boys,
je veux voir quelle tête ils sont, on va y aller! ". On y va … et puis
finalement n'y a rien de plus ! C'est quoi, c'est des dj, qui mettent des
disques, mais après il faut voir les dj qui ont un talent supérieur. Pour moi il
y a trois types de dj, il y a ceux qui s'entraînent, qui apprennent, les bedroom
dj, il y a les dj qui jouent régulièrement, dont on fait partie, au même titre
que plein d'Américains, qui ne sont pas meilleurs que nous, pas moins bons, et
après, il y a une poignée de dj qui sont incroyables, qui ont ce truc que l'on
n'a pas et que l'on n'aura jamais, je pense à Krivit ou à Regisford, dans mon
style… Et donc sorti de cette poignée là, qu'on continuera à inviter, finalement
avoir tous ces dj un peu intermédiaires qui ont leur nom sur des disques … en
général tu as la moitié de la salle qui est déçue, l'autre qui est contente,
mais pour de mauvaises raisons, et puis on préfère montrer au gens que ce qui
fait l'intérêt de nos soirées, c'est qu'il y a un fond, et du coup quand on
invite un mec, c'est encore mieux. Mais inviter des mecs pour inviter des mecs,
ça n'a aucun sens !
Dès fois Jovonn il fait un
truc, je l'ai fait la semaine d'avant, et tout le monde gueule dans la salle !
Alors que je l'ai fait vingt fois, sans réaction de la part du public ! Mais
bon, tu ne peux pas lutter contre l'enthousiasme des gens. Pareil, Kerri qui
tape sur le disque, tum, tum, tum, tout le monde fait oooh, c'est un peu naze !
C'est marrant, parce que c'est un truc que je n'ai jamais fait, même à leur âge.
Quand j'allais à Underground Network, je ne passais pas mon temps à regarder
Vega, parce que le spectacle, il était dans la salle ! Il y a tellement de trucs
à voir, à entendre, que le dernier truc que t'as envie de voir c'est un dj. Et
c'est aussi un peu pour ça que l'on met le oh là sur les guests. Je ne sais plus
quoi en faire de Timmy, si je le mets en bas, les gens le matent comme le messie
! Kerri c'est pareil, c'est insupportable, maintenant, et ces mecs j'aurais
presque envie de les faire jouer derrière un rideau noir. Ca c'est vraiment un
truc que je ne comprends pas. Je veux que les gens m'expliquent ce qu'ils
regardent. Ils le savent très bien ce qu'on fait, on monte un bouton, on en
redescend un autre…
Surtout qu'ils le font
eux-mêmes, la plupart du temps !
Ils passent leur journée à
le faire ! Culturellement, c'est un truc que je ne capte pas.
Toutes considérations
financières mises à part, qui aimerais-tu encore inviter ?
Humphries, Krivit …
Humphries, on le travaille au corps depuis dix ans ! Lui j'adorerais le faire
venir, encore que si on y arrivait, j'aurais vraiment peur, peur que ce ne soit
plus le grand Tony… On verra. Et puis après il y a quelques autres dj que
j'aimerais avoir à contre-emploi. Je sais par exemple que tu aimes beaucoup
Tenaglia, hé bien par exemple j'aimerais bien l'avoir, mais pas pour qu'ils nous
joue Tribal America ! Encore que il y en a quelques uns que j'adore, mais…
J'aimerais avoir Knuckles, aussi, mais pareil, le vrai Knuckles !
Pour le coup, n'est-ce pas
financièrement impossible de booker ce genre de légendes ?
Rien n'est insurmontable à
ce niveau là, mais c'est plus que tu réfléchis à deux fois avant de faire les
efforts que ça nécessite, parce que tu n'es pas sûr du résultat. Pour un mec qui
9 fois sur 10 joue quelque chose qui ne t'intéresse pas…
Parlons de ton travail de
producteur et de remixeur. Est-il aussi important que ton activité de dj, à tes
yeux ?
Je ne compare pas
tellement, mais je suis d'abord dj, et je m'essaie à la production. Mais la
production, c'est quelque chose d'assez dur pour moi, parce que je ne m'épanouis
pas encore dans ce que je fais, à part deux ou trois trucs que j'ai fait et que
j'aime bien. Je n'arrive pas à exprimer exactement ce que je veux. Je travaille
avec Tony L, et autant j'ai quelques satisfactions en tant que dj pour ce que je
fais, autant dans la prod… Mais les choses commencent à changer, j'ai fait deux
disques que j'aime bien !
Qui sont ?
Le Arnold Jarvis, et aussi
le Stevie Wonder, et un ou deux autres trucs qu'on a fait récemment, le remix de
Sven et Blaze, c'est les premiers trucs que je trouve aboutis. Mais ce n'est pas
facile pour moi ! Pourtant je travaille avec un très bon musicien … j'ai fait de
la musique étant jeune, mais je suis moi-même un piètre musicien ! J'ai joué de
la basse, j'ai quelques idées, mais je suis incapable de jouer une ligne de
basse intéressante sur un disque, par exemple ! Pour résumer, jusqu'à présent,
mes disques, je n'ai jamais eu envie de les jouer. En général on les finit un
peu dans la douleur, et on a eu des galères techniques pendant des années, même
si là on a enfin fini par tout stabiliser, et je pense que l'on commence à
travailler d'une manière sérieuse. J'espère que les choses vont évoluer à ce
niveau là. Mais je ne suis pas plus frustré que ça par la tournure des choses,
parce que, encore une fois, la prod, c'est un truc auquel je m'essaie, je ne
suis pas un grand producteur, je suis avant tout un dj, et je suis content
d'avoir réussi à installer ma petite carrière de dj sans l'appui d'une œuvre de
producteur. Parce que je trouve aujourd'hui qu'il y a beaucoup de mecs qui se
retrouvent derrière des platines parce qu'ils ont sorti des disques, et je crois
qu'en fait, et ce n'est pas un hasard, mes dj préférés ne sont pas, en général,
des grands producteurs ! La plupart n'ont pas des carrières incroyables en ce
domaine. Ou alors ce n'est pas pour ça qu'ils sont reconnus, du moins.
Le succès publique
international (entre que producteur et en tant que dj) de français tels que
Grégory ou Martin Solveig te fait-il envie ?
C'est marrant, parce que
je parlais avec DJ Grégory, récemment, et franchement, ça ne fait pas envie !
Quand il m'a raconté sa vie, ce qu'il fait… J'ai des ambitions assez modestes,
et je me satisfais de très peu, je suis vraiment le plus heureux des hommes avec
ce que j'ai. Évidemment, si
demain je peux faire un petit disque qui vend un
peu, tant mieux ! Mais quand je vois Martin, Grégory, qui sont dans des avions
toute l'année, qui font des soirées qui de leur propre aveu 90% du temps sont
galère, un jour à Bangkok, le lendemain à Papeete … Et en plus c'est une vie
que, pour l'avoir connu un tout petit peu à mon niveau, je n'aime pas du tout !
Je ne voyage plus, ou très peu, et pas en province, parce que je n'aime pas ça ;
j'aime le voyage de découverte, mais finalement le voyage de dj,
c'est tout le contraire ! Tu arrives le soir, il est 18H dans la ville, on
t'amène manger, en général des sushis, que ce soit à Tokyo ou à NY, tu vas te
reposer une heure à l'hôtel, tu regardes une télé dans une langue que tu ne
comprends pas, tu attends qu'on vienne te chercher, tu arrives dans un club où
tu ne connais personne, on te donne trois tickets conso, tu attends ton heure,
le mec qui est avant toi, en général, ne joue pas bien, du coup tu rames pour
faire ton truc, tu finis, tu attends qu'on te paie, on te ramène dans ta
chambre, puis on vient te chercher pour l'avion, et tu rentres ! Ça ne
m'intéresse pas du tout ! J'ai une chance énorme, que peu ont à Paris, en tant
que dj : j'ai des émotions énormes, vraiment. Parce que je suis là toutes les
semaines, parce que j'ai construit des trucs, parce que je connais les gens …
Mais finalement, qu'est-ce que tu peux attendre d'un endroit où tu arrives pour
la première fois ? Les gens en général ne te connaissant pas, "ah c'est un mec
qui vient de Paris ? ah OK !", en général les gens trouvent ça trop mou ce que
je fais… non vraiment c'est une vie qui ne me tente pas du tout. Maintenant
vendre des disques j'aimerais bien, mais c'est deux choses différentes.
Que penses-tu de la
production française actuelle ? Franck Roger, par exemple…
C'est quelqu'un dont je
suis assez proche musicalement, c'est vrai que ce qu'il fait c'est de la qualité
! On l'a fait jouer plusieurs fois à la soirée. Maintenant je comprends que ça
ne plaise pas à tout le monde. Mais tu sens que c'est abouti, ce qu'il fait.
Parmi les Français, c'est celui dont je joue le plus de disques. Il y a aussi
Manoo, à Lyon, qui vient de sortir un truc qui est vraiment terrible, pour le
coup, sous le nom Rodamaal ; Amnaye, et je ne dis pas ça parce que c'est mon
pote, mais ce qu'il fait, c'est bien ! En même temps, ce qui m'intéresse, c'est
les vocaux, c'est ça ma conception de la musique. Pour moi, tu vois le talent à
la chanson, même si faire des tracks, ça reste une étape importante. Et Franck,
mine de rien, a trouvé un bon binôme avec Chris Wonder, qui écrit bien et qui
est un très, très bon chanteur, meilleur que certains Américains. Mais j'attends
un peu que tous ces mecs fassent des vocaux… Il y a Qualomota, aussi, j'ai de
l'espoir pour eux. Ils prennent une dimension qui me plaît.
Et puis j'espère que, un
peu à l'image de ce que je fais avec Dance Culture (j'attire tout un nouveau
public avec la soirée, qui visiblement ne vient pas de là), des gens venant du
r'n'b vont avoir envie de se retrouver dans autre chose que le r'n'b commercial,
un truc un peu plus vrai, et qu'ils quittent donc un peu forcé le r'n'b/hip hop
pour venir à la dance music soulful. Parce que là on parlait encore de gens qui
sont issus de la house, mais ce qui va être intéressant, c'est quand il va y
avoir des gens qui vont venir d'ailleurs. Pour en revenir aux Français que
j'aime bien, j'en oublie plein, d'ailleurs je me suis fait la réflexion que, en
ce moment, je joue beaucoup de morceaux français. L'autre jour Osunlade m'a
envoyé un titre en me disant "tiens, ce sont des Français qui ont fait ça", et
c'est vraiment un morceau terrible, alors que je n'avais jamais entendu parler
d'eux ! Je suis plus intéressé par ce qui se passe maintenant que par la French
Touch. A l'époque, j'étais très proche des Daft Punk, et ravi de leur succès,
mais sorti d'eux, il n'y a rien qui m'a vraiment enthousiasmé.
Pour finir, que
pourrait-on te souhaiter pour la saison qui commence ?
Une presse un peu adapté,
déjà ! J'ai l'impression qu'il se passe des trucs intéressant et qu'on n'en
parle pas, alors qu'on parle de tellement de conneries à côté ! Forcément c'est
dommage, et tu ne peux pas t'empêcher, à partir d'un certain moment, d'être
aigri… Me souhaiter aussi qu'il y ait du monde, et qu'on arrive vraiment enfin à
faire ce truc différent, qui manque, et dont une ville comme Paris a besoin !
Que j'arrive à faire des disques, que musicalement il y ait des interactions
avec d'autres scènes qui m'intéressent - par exemple Jephté Guillaume était venu
jouer avec des musiciens, des mecs qui sont un peu dans la musique caraïbe,
zouk, et pour moi c'est la logique que ces gens là viennent chez nous, ce sont
des musique que j'aime, et quoi sont d'une certaine manière liées à ce que je
fais ! Le principe est quand le même, c'est toujours une musique qui se danse …
Après c'est du folklore ! Récemment j'ai collaboré avec Mario Canon sur un
remix, il y a aussi eu mon remix de Allen Hoist, et même si je ne suis pas hyper
heureux de ce qu'on a fait avec lui, ce sont des collaborations qui
m'intéressent. Parce que ce sont des artistes qui ont quelque chose à dire. Et
finalement c'est ça qui fait que la musique est meilleure aux USA, les mecs ont
des trucs à dire. Et tu peux faire ce que tu veux, la musique, s'il n'y a pas un
propos derrière, n'est pas intéressante. Et c'est pareil pour les soirées…
Des sorties en prévision,
justement ?
Je suis en train de
peut-être refaire un morceau avec Arnold Jarvis, et puis j'ai un disque dont je
suis très content qui va sortir, mais c'est une surprise ! Cet automne, en
principe. Mais on va essayer de mettre le turbo sur la production, maintenant !
Dance
Culture, tous les dimanche de 18H00 à minuit / Cheers : un vendredi sur deux au
Djoon, 22 boulevard Vincent Auriol, Paris 13.
M° Quai de la gare.
Plus d'infos
:
Cheersparis.com