En cette période de doute où il est permis de penser tout et son contraire quant à l’avenir de la house, et alors que le manque de références n’a jamais semblé aussi probant, nous revenons sur un personnage qui, bien que peu enclin à s’épancher en conjectures ici ou là, restera à jamais pour avoir marqué toute une période de son empreinte. Un homme qui, à l’appel des sirènes et au confort matériel qu’il suggère, a préféré l’éloignement et le respect de ses convictions. Propre même d’un artiste qui a tout d’un prince dans nos mémoires et dans nos cœurs…
Texte : MFSB
‘’Je ressens la dance music et la house comme le poumon de toute une génération qui n’a jamais été autorisée à vivre librement au milieu d’autres gens qui peuvent écouter du hip hop ou du rock. Raison de plus pour que nous – musiciens et artistes – nous surpassions à l’avenir et lui rendions ainsi le meilleur hommage qui soit…’’
L’écoute de ton répertoire nous propulse instantanément dans une kyrielle d’images aussi différentes que finalement complémentaires. On pense à Prince, au blues, plus ou moins à Moodyman, à Chicago…
Tout ce que j’écoute chez moi…
La musique, dès lors qu’elle ne s’inscrit pas dans un phénomène de mode, est supposée découler de l’environnement de son concepteur.
C’est a priori le cas. La musique a toujours été présente dans mon environnement. Il y a toujours eu des instruments à la maison. Mes tantes et oncles venaient régulièrement et se mettaient à interpréter de jolies harmonies genre Motown. Moi, j’étais gosse à l’époque, et par la force des choses, je les entendais. J’ai été définitivement marqué par cet amour qu’ils éprouvaient à l’égard de la musique avant d’essayer moi-même. J’ai pris une guitare. J’avais peut-être 8 ans à ce moment là et j’ai tout de suite senti une relation à l’instrument. Je ne m’en suis pas emparé comme beaucoup de gamins l’auraient fait. Je l’ai prise avec beaucoup de respect et j’ai essayé de la faire sonner de la manière dont je l’avais entendue, comme à la radio ou sur un disque. A partir de là, mes parents ont tout fait pour m’encourager et mon intérêt est allé grandissant au fil des ans. Je mettais la main sur tous les instruments que je pouvais trouver. La basse, le piano, les drums…
Aurais-tu tendance à te situer entre musiques blanche et noire ?
Oui, ne serait-ce même qu’en raison de la nature même du premier instrument sur lequel j’ai mis la main – la guitare – omni-présent sur les ondes à l’époque. Led Zeppelin, Peter Frampton… La musique dominante – le rock – était construite autour de la guitare, même si je ne l’ai pas perçu sous cet angle à l’époque. Il n’y en avait que pour le rock et je me foutais de savoir si j’étais branché sur une radio black ou autre. Je pouvais rester des heures à accompagner ce que j’entendais sur les ondes, ou en tout cas, j’essayais. Les arrangements, les solos, que je n’avais de cesse de reproduire. C’est probablement ce qui explique ces accents rock que l’on retrouve dans mes compositions…
Et tu as toujours vécu à Jersey ?
Pratiquement, hormis une courte période – je devais avoir 4 ou 5 ans – que nous avons passée en Caroline du Sud.
Du classique ‘The Wanderer’ empli d’accents blues semblant directement venu des Bayous, dirais-tu qu’il s’agit d’une chanson du Sud ?
Définitivement ! Une version moderne, dédiée à tous ces vieux musiciens de blues qui vont jouer d’une ville à l’autre. Ceux que l’on appelle les Hobos (traduire : les descendants des troubadours), à l’image de Robert Johnson. C’est en quelque sorte ce que j’ai vécu lors du lancement de mon label (NDA : Black Male). J’allais d’un disquaire, d’un distributeur ou d’un club à l’autre pour faire connaître ma musique. A New York ou à Jersey, mais cela pouvait être ailleurs, si bien que je me suis mis à beaucoup voyager. C’est ainsi que j’ai écrit ce morceau (NDA : ‘wanderer’ signifiant, nomade, errant).
Un morceau que l’on pourrait tout autant assimiler à du rock (de la black rock coalition) ou du blues, que l’on retrouve par ailleurs sur une compilation Prescription sortie sur Slip’N’Slide en 1995…
Encore une fois, je ne pense pas nécessairement au fait que cela soit noir ou blanc. Je pense d’abord aux DJ’s lorsque j’écris J’ai à l’esprit l’existence de ces clubs et styles différents… La techno, la house, l’easy comme le mellow lounge et j’essaie de produire des mixes ou des feelings divers à partir d’un même morceau ; ce qui permet de toucher un public plus large…
Cela dit, nombre de ceux qui écoutent du rock n’ont pas nécessairement entendu parler de house. C’est dire si, lorsque ce morceau sort sur un label étiqueté deep house, ils ont encore plus de chances de passer à côté. Surtout quand on sait combien la production est fractionnée. Pour preuve, les radios US, black, rock ou country…
Cela m’a choqué tout jeune de ne pas entendre par exemple Jimi Hendrix et Run DMC sur un même programme puis, en vieillissant, je me suis fait à l’idée que c’était du business et ce n’est pas si mal. Il en va par exemple de même de la nourriture. . Suppose que tu ailles dans un restaurant italien, que tu commandes des spaghetti bolognaise et que l’on te dise : Okay, mais on va vous rajouter du poulet. Comment réagis-tu, sachant que tu es venu dans cet endroit pour déguster des spécialités locales ? Il est bon de pouvoir trouver instantanément ce que l’on veut, quoi que l’on cherche…
Quelle perspective prévaut quand tu construis un morceau ? Instruments ou machine(s) ?
Dans le passé ? Je dirais les machines et les guitares à 70% et les 30 restant, partagés entre les mélodies et le cérébral. Aujourd’hui, je peux construire de tête, sachant quel outil j’aurai à utiliser, mais cela m’est beaucoup plus difficile. C’est comme si je recevais un message cosmique et que j’avais à en retranscrire les émotions en studio. J’aimerais que les machines puissent capter directement mes émotions avant de les retranscrire.
La nature des thèmes que tu développes en même temps que l’hétéroclisme de tes compositions (fait rarissime dans la house et, a fortiori, dans une musique dite de clubs), sans parler de certaines de tes intonations vocales incitent quasi instantanément à être tenté de faire le rapprochement avec… Prince !
Il m’a énormément influencé pendant mon adolescence. C’est un musicien tellement talentueux et insaisissable. Je l’ai souvent accompagné en écoutant ses disques, tout comme Rick James. Ce sont les deux chanteurs qui m’ont le plus marqué.
On t’a, à côté de cela, retrouvé dans des directions beaucoup plus marquées club comme cet album (Instinctual) que tu as sorti sur Glasgow Underground avec DJ Predator…
Il était en effet orienté pumping house/garage avec quelques vocals. Nous avons voulu donner aux DJ’s un bon album qu’ils pourraient jouer dans les clubs…
Ou encore… in the mix avec la compilation Live In The Mix sortie sur Distance, t’amenant à rejoindre Ron Trent à l’époque sur ce même label…
Aucun commentaire. Je connais juste Olivier (Velay) chez Distance ; pas Ron Trent !
Simple rapprochement avec ‘The Wanderer’, sorti sur cette compilation Prescription dont nous parlions précédemment…
Prescription (NDA : label de Chez Damier et Ron Trent à l’époque) et moi avons entamé une relation pleine de bonnes intentions, mais cela s’est plus ou moins dégradé par la suite. Je ne crois pas que ce label était géré de la meilleure manière qui fut…
Conflit de talents ?
Je suis plus orienté vers les vocals. Je touche le public à la fois par la musique, mais aussi les textes qui constituent mes lyrics. Et puis je crois que ces gens (Ron & Chez) n’étaient pas faits pour faire du business…
Tu parlais de pumping house/garage à propos de ton album sur Glasgow Undergound. As-tu, à l’instar de nombre d’artistes originaire de Jersey, été nourri au gospel ?
Non, car j’ai fait mes études dans un environnement cosmopolite. Il y avait beaucoup d’étrangers. Des Allemands, des Japonais, des Mexicains… Des étudiants dont les parents, militaires, étaient stationnés près de chez moi. Si bien que j’ai été confronté à nombre de cultures différentes…
As-tu été sensible à cette vague New Jersey sound du début des années 80, incarnée par des personnages comme, Kerri Chandler, Adeva ou encore Tony Humphries auquel tu rends hommage sur le mémorable ‘In The Mix’ ?
Juste de manière spirituelle, mais mon esprit est définitivement avec eux. J’y pense toujours car cette période a définitivement contribué à changer ma vie.
Dirais-tu que l’unité manque au sein de ce microcosme ?
A partir du moment où nombre d’acteurs de ce mouvement en sont réduits à produire dans une chambre, cela suppose un manque de moyens évident dans ce milieu et donc une concurrence d’autant plus féroce. Aussi, certains sont-ils tentés de devenir moins exigeants d’un point de vue artistique pour empocher les deals qu’on leur propose, beaucoup plus rares en comparaison avec d’autres genres, car la vie est dure. Et plus encore pour ceux qui travaillent au coup par coup, comme c’est le cas d’une grande majorité d’entre nous. Dans ces conditions, c’est difficile de parler et d’être en harmonie avec les autres, et à plus forte raison quand on n’est pas en harmonie avec soi même.
Jouer, composer, produire, diriger une entreprise et distribuer ses propres disques… Pas nécessairement évident !
Je n’ai pas eu le choix dans la mesure où personne ne voulait sortir ma musique à mes débuts. Bien sûr, j’aurais aimé signer avec une major, mais à chaque fois que je venais faire écouter mes productions, ils ne comprenaient pas et ne comprennent toujours pas d’ailleurs. J’ai ressenti une telle frustration… Et il n’était pas question pour moi d’accepter le moindre compromis, sachant ce que je voulais. Je n’ai pas eu l’occasion de me poser la question de savoir comment j’arriverais à gérer tout cela. Je n’ai eu d’autre choix que celui de m’exécuter, surtout quand je constatais l’accueil réservé à ma musique par les DJ’s.
Tu parlais des textes dans tes morceaux, lesquels constituent visiblement une part importante dans ton travail de composition. Qu’est-ce qui t’inspire ?
Tout et parfois rien. Mais avec le souci de pouvoir éprouver de la fierté au moment où le public les écoutera. Je n’ai aucun problème à parler de ceci ou cela dès lors que le résultat final traduit ce que je ressens… Cela dit, je n’ai pas envie de m’étaler sur un sujet en lequel je ne crois pas, par simple effet de mode.
Est-ce à dire que tu tendrais à t’engager contre toute forme de discrimination… sociale, politique ou culturelle ?
Oui. Mais j’ai aussi intérêt à faire attention à ce que je vais dire ou ne pas dire eu égard au pouvoir de communiquer qui est devenu le mien.
Tu sembles très attentif au choix des termes que tu emploies, sans parler de ces zones de silence dont tu t’entoures… Manifestation de l’abstrait ?
Oui. J’aime vraiment ce que je fais. Je réalise que c’est un don, si bien que je ne puis dire que j’ai le contrôle car beaucoup provient de l’inspiration. Et qui peut sa&voir d’où cela vient ?
L’humilité pour devise…
Je suis heureux d’avoir pu survivre. Ce qui n’est pas le cas des soirées de Tony (NDA : Humphries) au Zanzibar et de tout cet esprit New Jersey sound que nous évoquions précédemment. Ce milieu des années 90, quand la scène de jersey a éclaté et que tout s’est mis à basculer, a été terrible. J’ai cru que tout était fini, tant à Jersey qu’à New York. Ils ont tout viré à la radio, on a fermé des clubs à New York pour mettre des boutiques Disney à la place. L’esprit underground est devenu overground et les majors ont commencé à s’y intéresser et tout a changé… énormément.
Extraits d’une interview publiée en février 1999