Il y a tout juste 10 ans, un New Yorkais introverti aux allures de Bohémien donnait à son art une couleur qu’on ne lui avait plus connue depuis la disparition de Marvin Gaye, inscrivant son nom, au même titre que D’Angelo, Erykah Badu ou encore Jill Scott dans le livre d’or de ladite nu soul. La pureté de sa voix n’avait d’égale que celle d’un cristal sorti de chez Lalique. Pas assez visiblement aux yeux de sa maison de disques (Columbia) qui, après 2001 et la sortie de son troisième album, a littéralement fait l’impasse depuis. C’est alors que l’on n’y croyait plus que se précise la rumeur grandissante d’un retour imminent. Souvenir d’une rencontre, forcément magique.
1996. Un inconnu débarque à Paris à l’occasion d’un mini show case au Trabendo (pardon, au Blue Note à l’époque), dans le cadre de la promotion de son premier album. Un recueil intitulé Urban Hang Suite enregistré en compagnie de l’auteur/programmer Leon Ware dont on retrouve la trace notoire sur l’album I Want You de Marvin Gaye sorti en 1976, mais aussi de Stuart Matthewman, compagnon d’armes de Sade… Là, je tombe sous le charme immédiat de ce jeune artiste placide qui, tout accaparé à son art – la soul – en livre une définition d’une incroyable justesse, accompagné pour la circonstance du bassiste, Wah Wah Watson. Il me faudra néanmoins attendre 2001 et la sortie de l’album Now avant d’avoir le plaisir de faire passer Maxwell à l’exercice de la question dans une suite à la vue donnant sur le décor vénitien des façades du jardin intérieur de l’Hôtel Costes. Son répertoire s’étant entre temps enrichi d’une version Unplugged (succès oblige) du fameux Urban Hang Suite puis d’un follow up d’inspiration latine intitulé Embrya un rien boudé en dépit d’une finesse accrue que l’on n’hésitera pas à rapprocher de celle de Jay Denes à qui le label Naked Music doit beaucoup dans ce qui a procédé à sa reconnaissance. Les deux hommes se retrouvant associés le temps d’un remix, sans qu’il leur soit donné l’opportunité de se rencontrer. J’aime beaucoup son approche organique qui conduit à l’élaboration d’une house toute en déliés, réhabilitant l’espace nécessaire et indispensable à l’expression de l’émotion, me dit-il à l’époque. C’est quelque chose que je comparerais volontiers à du cristal. Je crois que cela répond en même temps à une demande de plus en plus grande de la part du public, mais aussi de nombreux créateurs dans cette quête de fusion à laquelle nous assistons aujourd’hui. C’est aussi probablement la traduction de la recherche d’un équilibre dans le rétablissement de contrastes nécessaires à son obtention. Le juste équilibre entre le cœur (la basse) et la tête (les percussions), entre le physique et le mental… En d’autres termes, entre le corps et l’esprit. Car ce natif de Brooklyn d’origine trinitéo-portoricaine aura en définitive conçu une musique à son image. A la fois directe et simple, voire à la limite de l’introversion, comme si elle avait été pour lui une thérapie face à sa timidité naturelle, si ce n’est à ses démons intérieurs…
Je ne me préoccupe guère des étiquettes, avoue-t-il, précisant ne s'être guère rendu qu'à une courte occasion (trop de monde !) à Body & Soul… Le principal, encore une fois, c'est l'espace laissé à l'imaginaire dans l'art, traduisant une inclinaison certaine à l'égard de la sobriété, voire à l’abstrait quand ce n’est le silence, même si le succès n'a pas pour autant été toujours au rendez-vous, à l'image de ce scepticisme quelque peu incompréhensible venu saluer la sortie d'Embrya, son second album, en 1998. Cela n'étant peut-être pas étranger aux nombreux reports de date de sortie auxquels ce nouveau chapitre dut à faire face…
L'essentiel n'est pas de sortir un album, confie ce perfectionniste à qui le distingué Vibe (magazine d'un certain Quincy Jones) devait consacrer sa couverture en mars 2001… Encore faut-il que l'on s'y sente bien soi-même en tout premier lieu. Car qu'est-ce qui est le plus important en définitive ? Respecter un cahier des charges pour remplir une fonction ou prendre le temps de conférer à l'émotion un cours optimal ; c'est-à-dire se laisser guider par elle seule jusqu'à son épanchement final ?

Embrya n'a pas répondu, non pas à mes attentes, mais à celle du public qui était encore probablement trop sous le coup de Urban Hang Suite (NDA : son premier LP). Et ce, d'autant plus qu'il devait être doublé d'une version Unplugged ! Un Embrya qui, s'il avait du sortir au moment de notre rencontre, aurait sans doute rencontré moins de difficultés à trouver ses marques auprès d'une clientèle qui s'est entre temps peu à peu ouverte aux parfums atmosphériques rapportés pour la circonstance d'un séjour au Mexique…
Ce que je garde à l'esprit, conclut-il face à cette question précise, c'est que ce qui ressort de soi, on le sort à l'intention de ceux qui veulent l'écouter. En tout état de cause, je dois faire ce que j'ai à faire, quel que soit le contexte. Je suis aujourd'hui là, à Paris à faire ce que je veux. Hier j'étais à Amsterdam. Demain, je serai en Allemagne et puis, il y aura ces sept shows à NY peu après. Alors oui, j'ai du mal à croire que je suis toujours là et j'aurai vraiment mauvaise grâce à m'en plaindre. Non ! Faire ce que l'on veut, je crois que c'est déjà ça, le succès ! Le succès vient dans la liberté et par là même la faculté que l'on a à se débarrasser de ses angoisses pour les transformer en énergie positive, à l’instar de ses performances vocales d’une rare intensité dont la reprise du classique ‘This Woman’s Work’ de Kate Bush (dédié à la mémoire d’une fillette morte d’un cancer) sur laquelle il touche au Graal. Il (le succès) ne se mesure pas en termes de passages sur MTV ou une radio de grande écoute. Je n'en ai pas besoin dans l'absolu car je sais que si le public doit suivre, il suivra.
Je remercie Dieu de m'avoir donné cette nouvelle vie, poursuit-il confiant au passage avec un grand sourire, en avoir déjà vécu plus de sept. Chaque vie est un nouveau challenge qui ne saurait se vivre autrement qu'avec passion ! Depuis lors, plus rien si ce n’est le silence total et la cohorte habituelle de rumeurs qui s’en suivent. Il se murmure un temps l’arrivée d’un nouvel album intitulé Black Summers Night au printemps 2004 dont la sortie se voit reportée à l’année suivante. Mais finalement rien - comme si l’histoire d’Urban Hang Suite, resté bloqué pendant deux ans chez Sony avant de voir le jour, semblait là vouloir se répéter - jusque à ce lundi 30 janvier 2006, date à laquelle le Los Angeles Times publie l’info suivant laquelle ce nouvel album (dont le titre reste à confirmer) est attendu le 4 avril prochain. On croise les doigts, dans l’attente d’une nouvelle vie pour notre interlocuteur… MFSB