Dans le circuit depuis un moment, Claude Monnet a compté parmi
les DJ's les plus sollicités de l'Hexagone bien avant l'arrivée de la dénommée
French Touch. Comme beaucoup aux Etats-Unis ou outre-Manche, il passera par la
vente de disques (pour le compte du défunt Champs-Disques à Paris) avant de
créer sa structure, bientôt rejoint par Martin Solveig avec qui il lance
le label Mixture. Il sort lui-même l'album des Croates Eddy & Dus puis
produit ses premiers morceaux sous divers pseudos depuis près de trois ans. Sa
rencontre avec Monica Nogueira, artiste brésilienne établie à Paris lui
donne l'occasion de s'attaquer à la production de son premier long format. Le
monde a décidément bien changé pour tous les deux et il est temps que cela se
sache…
Votre
rencontre ?
(CM)
Je jouais dans une soirée au Papagayo de St-Tropez puis une de mes connaissances
est venue me parler de Monica, me faisant part de tout l'intérêt qu'il pourrait
y avoir à ce que nous travaillions ensemble. C'était durant l'été 2001. Monica
est venue me voir à la rentrée. Je l'ai alors présentée à Eddy & Dus, avec qui
elle a enregistré un morceau. On a alors décidé de travailler sur ce projet
d'album qui a pris environ un an et demi. On a fait appel à des gens d'horizons
divers. Comme Mr O, un Lyonnais qui a une tournure électro intéressante ou
encore Martin Solveig qui est intervenu comme co-producteur sur la reprise de
'Je suis venu te dire que je m'en vais'.
(MN)
Je suis originaire de Goiânia, la capitale de l'Etat de Goias. Situé au centre
du Brésil, à deux heures et demie de Brasilia. J'en suis partie pour aller à Rio
au sein d'une troupe de danse contemporaine. C'est là que j'ai rencontré un
producteur qui m'a proposé de participer à un grand show aux Etats-Unis. Nous
avons fait de nombreuses dates puis avons commencé à tourner à l'étranger. C'est
ainsi que j'ai découvert Paris, il y a une quinzaine d'années. J'ai craqué en
arrivant. Venir à Paris, c'était comme si un rêve se réalisait. Je me suis
inscrite dans une école de stylisme. La chanson, la danse, la mode faisaient
partie intégrante de mes projets en tant qu'artiste. En plus, il faut savoir
combien la France représente un must pour nous au Brésil pour mieux comprendre
la situation. Je désirais avoir un mélange de ces approches différentes en
termes de musique. Alors j'ai monté une soirée (Hot Rio Brazil), me disant qu'il
y avait sûrement quelque chose que je pourrais faire afin d'attirer l'attention
d'un producteur.
(CM)
Monica était là bien avant l'arrivée de cette vague Brazilectro. Elle est
d'ailleurs l'une des rares Brésiliennes à avoir fait venir ici des artistes
issus de la scène électronique de son pays, comme Mau Mau et d'autres. Beaucoup
de choses se passent là-bas depuis quelque temps.
(MN)
Exact. Regarde par exemple Manhaus (une ville située en pleine Amazonie)
et ce qu'ils y font depuis trois ans. Un festival qui s'appelle Ecosystem à
l'occasion duquel de 40 à 50 DJ's sont bookés en pleine jungle avec le soutien
du Gouvernement. Et il y a aussi Mixmonde qui organise des festivals à Rio et
Sao Paulo. Sans parler du festival Rock In Rio, qui existe depuis bien plus
longtemps et commence à s'ouvrir à l'électronique. Le seul problème est que
beaucoup trop de gens encore ne considèrent pas la musique brésilienne autrement
que sous sa forme traditionnelle. Ce qui, pour moi, est dur par moments…
On pourrait
dire la même chose du nu jazz par rapport au jazz et plus encore s'agissant de
la musique dite électronique… Certaines personnes nous disent avoir un site
dédié à la musique électronique. J'ai envie de leur dire : Connerie ! On
s'intéresse simplement au groove contemporain. Dans le même ordre idée,
viendrait-il à qui que ce soit l'idée de dire : Tiens, je monte dans ma voiture
électronique, au moment de prendre le volant ???
(CM)
Complètement d'accord, même si la musique se doit d'être labellisée, ne
serait-ce que pour des raisons de marketing…
Qu'en est-il
alors du concept de cet album ?
(CM)
Je dirais que c'est du 50-50. A moitié électronique, à moitié organique. Pour
être plus précis, certains pans de l'album sont complètement électronique comme
le drum programming mais rien d'autre, mais attention à ne pas confondre
drum et
percussions qui, pour leur part, ont toutes été faites live. Monica et moi nous
sommes partagés le travail dans les mêmes proportions. Parfois, elle venait avec
les textes. A d'autres occasions, je lui suggérais une idée comme par exemple
'Ken Goes Brazil' qui est l'histoire d'un personnage qui se rend au Brésil pour
la première fois. J'ai demandé à Monica de lui dire comment elle voyait son pays
afin de rendre l'histoire plus réaliste, comparée à d'autres…
(MN) Je me souviens combien j'ai été stupéfaite lorsque j'ai
écouté pour la première fois une reprise en français de "Aguas" de
Antonio Carlos Jobim 'Aguas do Março" : ça ne voulait plus rien dire !.
Cet album
dépasse de loin ce à quoi je m'attendais initialement. C'est comme si un rêve
s'était réalisé et j'en suis très émue. En plus, Claude m'a laissé beaucoup de
liberté. Il m'a dit : c'est ton album, alors sors ce que tu as en toi ; ce qui,
pour moi, est un signe de respect. Il s'est contenté de me remettre sur les
rails quand il sentait que je m'égarais.
Une chanson
comme "Infancia Magica" a un titre qui parle pour lui-même. C'est l'histoire de
mon enfance, avec mon père qui nous apprenait à jouer de la guitare le dimanche.
C'est comme ça que mes frères s'y sont mis, autour de barbecues et d'un verre.
On n'avait pas les moyens d'aller dans des écoles de musique, alors on a appris
par nous-mêmes, avec tout notre cœur. Ce sont des souvenirs qui sont gravés à
vie au plus profond de nous. En d'autres termes, c'est l'histoire de notre vie.
En plus, toute ma famille a été touchée en découvrant cet album dont je me sens
très fière.
Quelle est
supposée être la suite de l'actuel "Eu Vou Levar" ?
(CM)
'Bahia Groove', attendu avec remixes de Pasta Boys et S.U.M.O.
Pour revenir
à cet album et que tu saches combien j'ai tout de même un peu compris (bien que
ne parlant pas le portugais), il y a des thèmes insouciants et légers et
d'autres plus grave, dansla lignée de ce que l'on retrouve dans la musique
brésilienne. Ce qu'on appelle la saudade. Ce peut être une histoire triste sur
fond musical enjoué et réciproquement… Monica voulait vraiment parler le plus
honnêtement possible de son pays et je crois pouvoir dire qu'il n'y a pas autant
de chanteurs brésiliens que cela dans cette situation, mis à part un Djavan ou
un Carlinhos Brown par exemple.
C'est le
second album que tu sors en tant que producteur
(CM)
Vrai, quand bien même c'est le premier dans lequel je suis impliqué en tant
qu'acteur, par opposition à celui d'Eddy & Dus dont je n'ai fait que participer
au financement de la réalisation.
Et tu as
d'autres pseudos…
(CM)
Là n'est pas la question. Je ne tiens pas à ce que l'on mette tous mes œufs dans
le même panier, tout comme je n'ai jamais tenu à ce que nos labels (Ssoh
Music et Mixture) soient des sortes de fourre-tout. Chacun d'entre eux doit
avoir sa propre identité.
Tu n'as pas
la même notoriété que ton associé (Martin Solveig) ou encore DJ Grégory…
(CM)
Cela vient de ma position, depuis 10 ans, en tant que responsable exécutif et
artistique de ma structure. J'ai consacré beaucoup d'énergie à aider Martin à
devenir ce qu'il est aujourd'hui. J'ai commencé à mettre le doigt dans la prod
il y a deux ans et demi environ ; ce qui sous-entend que la nouvelle génération
de clubbers n'a pas beaucoup entendu parler de moi. J'étais beaucoup plus connu
durant une période comprise entre la fin des années 80 et le milieu des années
90, dû au fait que je tournais beaucoup dans les clubs. On n'avait pas besoin de
sortir un nouveau maxi pour être booké à cette époque, mais les choses ont
changé depuis et c'est aussi un peu pour ça que je me suis lancé dans
l'aventure.
Quand as-tu
commencé à jouer dans les clubs ?
(CM)
Waow ! J'ai 38 ans aujourd'hui et j'ai commencé à l'âge de 15 ans. Je te laisse
faire la déduction…
(MN)
Je ne savais pas que Claude était résident aux Bains à mon arrivée à Paris, mais
il est clair que quand j'ai commencé à entendre parler de lui, il était
considéré comme une sorte de pacha.
(CM)
C'est vrai. Je crois pouvoir dire que j'étais l'un des DJ's français les plus
connus à cette époque. J'ai commencé à jouer pour me payer mes clopes. J'étais
étudiant en hôtellerie et c'est au moment où j'ai réalisé combien j'étais
supposé gagner par mois comparé à une soirée en tant que DJ que mon choix s'est
fait… Je ne suis d'ailleurs pas le seul dans ce cas, à l'image de Laurent
Garnier ou encore Charles Schillings qui ont suivi le même cursus…
Curieux de
voir combien musique et nourriture sont si étroitement liés…
(CM)
Sais tu comment on appelle la cuisinière dans un restaurant ? Le piano ! J'ai
fini par me dire qu'il n'y avait pas une si grande distance du piano aux
platines… La différence entre un bon cuisinier ou un bon musicien avec un
mauvais étant le goût. Certains en ont, d'autres pas…
CLAUDE MONNET presents
MONICA NOGUEIRA Le monde change LP / "Eu Vou Levar" – Mixes 12" (Ssoh
Music)