Quel plus beau
message d'espoir à l'approche de cette nouvelle année que l'exemple fourni par
Mel Cheren à travers ce qu'il a accompli tout au long de sa vie et ce,
contre vents et marées. Un homme qui n'a jamais cessé de répandre l'amour autour
de lui. Depuis les temps mémorables du Paradise Garage (et même bien avant),
jusqu'à la transmission de son label (West End Records) à Kevin Hedge de
Blaze ou sa participation à la levée de fonds pour la recherche contre le
SIDA avec les mêmes foi et énergie qu'au premier jour. Puisse cet hommage que
nous lui rendons aujourd'hui être pris tel un exemple à suivre par chacun
d'entre nous lorsque en proie au doute…
Je me souviens
de cette première fois où nos chemins se sont croisés. C'était lors d'une soirée
(underground) où Kenny Bobien se produisait durant la Conference de Miami
en 1996. Je devais lui être présenté par mon confrère et ami Peter Reyes
du Village Voices de New York et je dois avouer m'être senti
quelque peu ému de me retrouver ainsi face à un homme dont j'achetais les
disques quelque 20 ans plus tôt déjà. Nous sommes toujours restés en contact
depuis, que ce soit à Paris ou New York ou encore par téléphone voire même ce
fax qu'il devait utiliser pour m'envoyer l'introduction écrite de sa main à un
numéro spécial disco que j'ai réalisé pour le compte du magazine français, Coda
en 2000 en rapport avec la sortie du livre de Mel (My Life and the
Paradise Garage – Keep On Dancing). Et voilà ce qu'il devait écrire :
Je suis fier et honoré d'être considéré comme le parrain du disco. En tant que
tel, je tiens à féliciter Coda Magazine pour l'écriture de ce chapitre essentiel
consacré aux racines du nightclubbing. Il est important de pouvoir retracer
l'histoire de la sorte à l'intention des jeunes générations. Amitiés et respect,
Mel Cheren.
Un autre moment pour votre serviteur sera cette soirée Paradise Garage
que Mel organisera plus tard à Miami avec Nicky Siano et David Depino
aux platines. Un événement auquel j'assisterai en compagnie de LC2long
et… Kenny Bobien ! Nous pénétrâmes dans le club où la fête battait son
plein devant un Mel s'agitant comme un teenager sur le dancefloor et vous savez
quoi ? Il s'arrêta immédiatement dès qu'il me vit, me serra dans ses bras et
m'entraîna séance tenante à l'entrée du club où un stand avait été dressé dans
le cadre de son soutien à la fondation LIFEbeat avec objets divers dont le
résultat des ventes était destiné au financement de la recherche contre le SIDA.
Il y avait là des compilations à l'effigie du Paradise Garage, des T-shirts et
même des exemplaires du fameux livre que je n'avais jamais vu fini jusque alors.
Il sortit alors un billet de sa poche, faisant l'acquisition d'un exemplaire de
son propre livre qu'il me tendit si tôt après accompagné d'une dédicace. Je vous
laisse imaginer ce que je ressentis sur l'instant, remontant ainsi à ce qui
devait être les premiers instants de mon combat pour l'acceptation de cette
musique que nous aimons, quelque part dans la seconde moitié des années 70 dans
un pays – la France – ou tout le monde (ou presque) se foutait royalement de
tout ça à l'époque…
J'avais quelque
part l'impression d'être devenu un membre de cette famille, malgré la distance
et les différences radicales de mode de vie et par conséquent de culture et
d'histoire. Sans parler de ce tableau dont Mel devait me faire le don quelques
années plus tard lorsque venant lui rendre visite ainsi qu'à Blaze au siège de
West End Records sur la 17° rue. Situation pour le moins paradoxale lorsque mise
en parallèle face à ces attitudes typiques constatées aux tréfonds de la scène
parisienne…
Un Garage
comme Paradis…
Lorsque Mel
Cheren se décide à transformer un obscur parking de Manhattan en
discothèque, il ne se doute probablement pas qu'il en fera le joyau du New York
by night Une référence absolue dont la flamme reste intacte près de 20 ans après
la fermeture du lieu…
Mel reste pour beaucoup comme celui qui fut le guru de la nuit new
yorkaise à l'époque. Alors que tant sont ceux qui, nés la même année que lui,
s'en sont allés couler une retraite paisible, il est loisible de se demander où
notre homme trouve une telle foi et une telle énergie. Comment, en dépit de
toutes les difficultés et les peines venues ponctuer son existence, il continue
de donner un tel sentiment d'enthousiasme. Beaucoup à sa place auraient
probablement laissé tomber. Lui ? Pas question. En dépit de la longue période de
fermeture de son label puis celle de son club quelques mois plus tard. Et plus
encore de la disparition du résident du club – Larry Levan – en qui Mel
voyait le fils qu'il n'avait pu avoir. Bien des tracas qui auraient bien pu voir
Mel sombrer dans l'usage de la drogue, voire se supprimer. Mais au lieu de cela,
Mel restera fidèle à la promesse faite à Larry de veiller sur sa mère dès après
la disparition de ce dernier, décidant de faire sien le combat contre le SIDA en
même temps qu'il apportera son soutien aux jeunes générations. A partir de là,
on le verra un peu partout. Depuis cette soirée UMM à laquelle il assistera,
accompagné de Kenton Nix, producteur maison, lors de la WMC'98 à ses
venues innombrables aux soirées Shelter le samedi au Vinyl, puis le lendemain à
Body & Soul. Mais aussi en apportant son soutien avec François K. à
Jeannie Hooper dans sa collecte de fonds pour financer la transmission de
ses émissions fin 1998. Sans parler de l'écriture de son livre ou encore de la
relance de son label quelque temps avant qu'il n'en cède les commandes à
Kevin Hedge de Blaze. Sacré personnage pour le moins…
Il y a ce
fameux morceau de Marshall Jefferson presents The Truth intitulé "Open Your
Eyes" et ces mots d'introduction : In the beginning, there was paradise…"
Celui dont je
me souviens est ce morceau que j'ai entendu Danny Rampling jouer pendant plus
d'une demie heure dont le thème était : We used to party at the Paradise Garage.
Inutile de te dire combien j'en ai été ému avec tous ces souvenirs qui me
revenaient…
Nous
évoquions en 1998 à Miami la réouverture possible du club…
C'est une
longue, très longue histoire. C'est pourquoi il te faut avoir lu mon livre. Tout
ce que tu peux avoir lu jusque alors à propos du disco et du nightclubbing n'a
rien à voir avec ce qui y est dit. Ce livre n'est pas le résultat de recherches
; c'est tout ce que j'ai vécu et comment je l'ai vécu, les raisons de
l'ouverture du Paradise Garage puis de sa fermeture. Une histoire très
compliquée qui a débouché sur l'envie de sortir un livre. J'ai bénéficié d'aides
extérieures pour se faire, mais sois assuré du fait que chaque mot employé a
fait l'objet d'une recherche approfondie. Tu liras parfois des histoires qui ont
été romancées au passage. J'ai dit : Non, pas celle-là. C'est mon histoire et je
ne tiens pas à ce qu'il soit dit quelque chose de différent.
Avoir l'idée
d'un livre est une chose, la concrétiser en est une autre. Tout cela m'a pris
environ sept ans. Beaucoup de proches ont été impliqués dans ce projet. On m'a
tellement entendu en parler pendant toutes ces années. L'autre soir à Londres, à
l'occasion d'une fête où jouait François K., j'ai retrouvé Arthur Baker que je
n'avais plus vu depuis une éternité. Tu sais, j'ai sorti son tout premier disque
et cela a été très éprouvant pour moi. Nous nous sommes d'ailleurs promis de
nous revoir dès mon retour à New York.
L'état de la
scène new yorkaise (production et clubs découle-t-il de la politique menée dans
la ville, le pays ?
L'élection de
Giuliani en tant que maire de New York n'a pas eu que du bon. D'abord, parce que
l'homme n'est pas des plus agréables et qu'il est vindicatif. C'est quelqu'un
qui n'accepte pas la critique en quoi que ce soit. Et si l'on prend le parti de
s'opposer à lui, il fait tout pour écarter ses détracteurs. Je ne l'aime pas
particulièrement. C'est clair, je voterai pour Hilary Clinton. Je me souviens de
l'excitation que j'ai ressentie quand elle a été élue au Parlement. Je me suis
mis à peindre un tableau ce soir-là. Je l'ai conservé pendant quelques années
puis je me suis décidé au dernier moment à venir le lui apporter, lorsqu'elle
est venue à NY pour faire la promo de son livre il y a deux ou trois ans. J'ai
attendu pendant près de trois heures avant de pouvoir le lui offrir. Elle m'a
remercié et, une semaine plus tard, je recevais un courrier de la Maison
Blanche. . Quant à son mari, il a fait du bon travail. Il restera pour moi parmi
les meilleurs présidents que nous ayons eus. Même 'il a commis les boulettes que
nous savons, mais là, c'était davantage en tant qu'homme. D'ailleurs, qui n'en
a pas commises ? Roosevelt ? Kennedy ? Mais les gens avaient du respect à
l'époque et ne parlaient pas de ce genre de choses. Les comédies à la télé, la
presse… Aujourd'hui, tout le monde dégueule sur tout, tout est tourné en
dérision.
En
arriverait-on, ici aussi, à ce genre d'exagérations dont la presse tabloïde
anglaise s'est faite la championne ?
Il y a
quelques années, on te donnait l'essentiel de l'info en quinze minutes à la
télé. Aujourd'hui, ça tourne en 24/24, 7 jours sur 7 et il faut bien meubler.
L'info est devenue un divertissement pur et dur. C'est vraiment écoeurant !
Encore une fois, on a sali Clinton. Il a fait des conneries, mais il a beaucoup
œuvré pour le pays, et en bien.
C'est très
facile aujourd'hui de réduire l'image de quelqu'un à néant.
On est
reparti pour de nouvelles élections depuis peu. Il y a George Bush Jr ; il est
tellement imbu de sa personne, antipathique et sans charisme. Mais je voudrais
qu'il soit désigné par son camp lors des prochaines primaires, comme ça Al Gore
n'en ferait qu'une bouchée. En tout cas, je l'espère…
Comment
expliquer ce revirement total dans la programmation des radios comme WBLS ou
Kiss qui ont totalement tourné le dos à la dance music depuis ces 15 dernières
années pour s'offrir au hip hop et au R&B ?
Frankie
Crocker (ancien directeur des
programmes sur WBLS au début des années 80) était clairement au fait
du potentiel des clubs, sans parler de celui du Paradise Garage. Lorsqu'il
venait, il allait s'installer juste à côté de Larry pour voir ce qu'il
jouait. Il était donc au premier plan pour constater les réactions du public et
ce que Larry jouait le week-end, Frankie le programmait à la r adio dès
le lundi suivant. On ne lui demandait rien…
La musique
d'aujourd'hui est conçue par des consultants réunis autour d'une table. En
comparaison, Londres et Paris me semblent plus réceptifs, même si je crois
savoir que le Gouvernement français a imposé des quotas de programmation de
musique locale sur les ondes…
when
he was coming and see what he was playing.
He was then in the
Comment
perçois-tu la Conference de Miami ?
C'est
l'occasion pour toute la scène de se retrouver pendant quelques jours; ce qui
permet de resserrer les liens entre nous. Cela dit, il y a un décalage net entre
les attentes des participants et celles des organisateurs qui en ont fait un
business. Ca ne peut que marcher pour eux. D'ailleurs, comment pourrait-il en
être autrement en cette période de l'année où beaucoup sont ceux qui trouvent là
l'occasion de sortir d'un hiver qui s'achève !
Tu as
toujours été un fervent supporter s'agissant de François K. et Joe Claussell
(sans parler de Blaze)…
Ces gens-là
ont vécu avec cette musique et la vivent aujourd'hui…
N'es-tu pas
tenté de sourire quand on en vient à te parler de speed garage ?
Le speed G,
l'acid… Je n'ai pas la moindre idée de ce en quoi cela consiste. Les
Britanniques sont les spécialistes du genre : ils te trouvent des expressions
ici ou là sans vraiment savoir de quoi ils parlent ! C'est plutôt paradoxal,
alors que le monde est de plus en plus petit… C'est pourquoi j'espère bien
pouvoir organiser quelques soirées garage classiques pour accompagner la sortie
de la compilation (Larry Levan Live At The Paradise Garage sur Strut). Ne
serait-ce que pour montrer de quoi il s'agissait. David Depino n'était pas
seulement l'un des résidents du Garage, c'était aussi un proche de Larry. C'est
pourquoi je compte bien l'emmener…
Le garage,
après avoir un temps désigné l'un des pendants du rock US de la fin des années
60 est aujourd'hui majoritairement connu pour symboliser le côté le plus sensuel
de la house…
Nombreux sont
à l'époque ceux qui m'ont parlé d'un son West End et je suis probablement le
seul à n'avoir jamais su en quoi il consistait ! J'en venais à écouter une
chanson, elle me plaisait, et je la sortais sur le label. Non, je n'ai moi-même
jamais cherché à avoir un son particulier. Loose Joint, Raw Silk ou encore les
premières références sur West End comme Michelle ou Karen Young… Tout est sorti
comme cela, sur un coup de cœur.
J'ai une
liste de tous ceux qui ont samplé notre musique. Dans le hip hop par exemple
comme DMX Crew, KRS61, Puff Daddy, etc. J'en suis très heureux parce que je
possède les droits d'édition. Tant qu'ils paient, pas de problèmes… C'est le
signe de l'impact que notre musique a eu. D'ailleurs, site n'était pas le cas,
pourquoi l'utiliseraient-ils aujourd'hui. "Here Comes The Hotstepper" d'Ini
Kamoze, construit sur le classique "Heartbeat" de Taana Gardner, a été numéro 1
dans le monde…
Andy (Andy
Reynolds alias Andyman qui dirige aujourd'hui la société Penetration Inc) en
charge de la promo chez West End à l'époque, m'a envoyé la compilation de
remixes de Larry avant de me demander quel était mon morceau préféré. Je lui ai
répondu "Diamond Ring" de Billy Nichols, bien qu'ilo ne figure pas sur ce
recueil…
C'est là
toute la magie de notre travail. Pour les uns, ce sera Taana Gardner. Pour
d'autres, Raw Silk, etc… Sans parler de tous ces morceaux et remixes inédits que
nous avons en réserve dans le cadre de projets de compilation comme ces Larry
Levan Classic Mixes Made Famous At The Paradise Garage. Larry et moi étions
comme les deux doigts d'une main. C'était un génie et moi, je tiens à ce que
l'on respecte sa mémoire. Il a été lucide jusqu'au bout. Il m'a demandé de
veiller sur sa mère après sa mort en me désignant comme exécuteur testamentaire
et je suis le seul habilité à utiliser son nom.
Didier
Lestrade (chroniqueur de la
première heure sur le quotidien Libération jusque à la fin des années 90)
n'a, comme tant d'autres, pas la moindre autorisation en la matière. Je ne
sais si tu es au courant de l'histoire, mais je vais l'attaquer en justice pour
utilisation frauduleuse du nom Paradise Garage dont je suis le dépositaire
exclusif, pour ses deux compilations. Lorsqu'ils ont sorti le premier volume, je
leur ai adressé un courrier en leur demandant de ne plus utiliser ce nom. Et ils
ont recommencé… Ils se sont mêmes fendus d'une dédicace du genre : Merci à Mel
Cheren pour avoir compris le sens de ce projet ! C'est vraiment m'avoir pris
pour un c** ! Là, je l'ai vraiment en travers de la gorge et je ne vais pas
laisser passer.
Pourtant,
Didier est unanimement reconnu pour avoir toujours défendu ce genre de musique,
quand tant d'autres ont ch** dessus pendant des années…
Là
n'est pas la question ! S'il a choisi un tel intitulé pour ses compilations,
c'est parce qu'il avait une idée de la signification et de la valeur du nom. On
ne peut prétendre respecter et se conduire de la sorte en même temps. Ce n'est
pas de l'amour, c'est de l'exploitation à des fins mercantiles. Il savait dès le
départ que ce nom n'était pas à lui et, en plus, il m'a faussement associé à sa
démarche. C'est comme s'il avait chercher à me forcer la main. Non, ça ne marche
pas comme ça !
De plus,
lorsque je prétends sortir un Larry Levan Live At The Paradise Garage, c'est un
Larry Levan Live au Garage… Mais ces gens-là, que savent-ils du Garage en
réalité ?
Et pourtant,
la première fois qu'est officiellement apparu le mot "Garage" sur un disque, ce
n'était pas sur West End, mais sur Salsoul Records en 1981 avec le classique
"Ain't No Mountain High Enough" d'Inner Life et un mix de Larry intitulé Garage
Version…
Larry
les a attaqués ! C'est encore une forme d'irrespect. J'avais indiqué à Salsoul
que j'étais sur le point de sortir un Larry Levan Live At The Paradise Garage.
Et ils ont recommencé quelques années plus tard avec une compilation intitulée
Larry's Mixes. Sur laquelle figurait le notoire "I Got My Mind Made Up"
d'Instant Funk. Ils m'ont demandé si je voulais bien écrire les notes du livret
et leur donner une photo de Larry. J'ai répondu par l'affirmative à la condition
expresse qu'ils reversent des droits à la mère de Larry. J'attends toujours de
leurs nouvelles. Alors, ils se sont tournés vers François (François K.) qui ne
savait rien de l'histoire pour rédiger ces fameuses notes, puis vers Hisa de
King Street qui leur a donné une photo de Larry. C'était un cliché horrible et
ils n'ont rien trouvé de mieux que de faire un montage pour donner l'impression
que la photo avait été prise au Paradise Garage. Puis, peu de temps après la
sortie de cette compilation, la mère de Larry est venue me voir, pensant que
j'avais quelque chose à voir avec ce disque. Elle a vite compris…
Tu les a
assignés ?
Non, c'est la
mère de Larry qui s'en est chargée avec l'aide d'un avocat. Et tu sais quoi ?
Cette dame qui a aujourd'hui plus de 80 ans s'est vue remettre la somme de… 1300
$ en guise de solde de tout compte !!!
Qu'est-ce qui
t'a décidé à revenir aujourd'hui dans la mêlée ?
En 1984, mon
ex-associé (Michael Brody)
m'a dit : 'Ecoute, nous avons des tas de problème. Nous risquons le
dépôt de bilan." Nous sortions les disques à nos frais pendant que d'autres en
profitaient pour faire des bootlegs. Alors je lui ai donné mon accord pour que
nous stoppions les activités du label, mais il s'avère que nous n'avons
finalement jamais eu à déposer le bilan. Nous sommes restés en contact d'une
année sur l'autre jusqu'à ce jour où nous nous sommes retrouvés et où je lui ai
fait part de mon intention de relancer le label. Il m'a pris pour un fou et il
m'a fallu quatre/cinq ans pour racheter ses parts. J'ai eu peur qu'il ne vende
le label à un étranger. Il était le businessman dans l'affaire et moi,
l'artistique en quelque sorte. Je ne pouvais me résoudre à ce que le label parte
entre les mains de quelqu'un d'autre.
As-tu pensé à
l'arrivée de nouvelles signatures sur WE ?
Oui, mais
chaque chose en son temps….
Les coûts de
production sont-ils plus élevés aujourd'hui…
Oui et non.
Quand nous sortions un disque à l'époque, nous pouvions tabler sur une vente
comprise entre 40/45,000 et 75,000 exemplaires. "Hot Shot" de Karen Young s'est
vendu à plus de 800,000 exemplaires… Aujourd'hui, quand tu fais 10,000 tu peux
te sentir heureux d'y être parvenu. Ce n'est pas tellement la production qui est
chère, mais plutôt ce que demandent les DJ's aujourd'hui. Ils sont pourris
gâtés. Ils n'hésitent pas à te demander US$ 25,000 pour faire un remix. A mon
sens, quand un DJ te fait part de son désir de remixer un morceau, il devrait
être à même de partager les responsabilités en acceptant un pourcentage par
exemple. Les multinationales les pourrissent. Ils devraient comprendre que les
moyens d'un label indépendant ne sont pas ceux d'une major.
Tu faisais
état précédemment d'un monde de plus en plus petit. Y a-t-il pour toi comme une
sorte de connexion globale aujourd'hui ?
Oui.Nous
serions tentés d'ailleurs d'ouvrir un bureau à Londres, voire à Paris, où
l'accueil semble plus chaleureux.
Avec ce
retour de West End, te prends-tu à envisager la réouverture du Paradise Garage ?
Trois
objectifs n'ont cessé de me hanter tout au long de ces années. 1°) : la
réactivation de West End. 2°) : la rédaction de ce livre en guise d'hommage à
Larry et 3°) : la réouverture du Garage là où il se trouvait, mais il s'avère
que l'endroit est actuellement occupé par une compagnie de téléphone
(Bell Atlantic) qui s'en sert de parking
pour ses véhicules. Alors, ce ne sera pas facile de les en déloger. A moins
peut-être que le livre, s'il devient un best seller, ne donne quelque idée à un
producteur pour en faire un film… Un film qui ne pourrait être tourné ailleurs
qu'à l'endroit original. Il n'y aurait alors plus qu'à le louer pendant la durée
du tournage, lui rendre son allure d'antan. Puis, dès la fin du tournage, avoir
les autorisations nécessaires pour en faire un endroit ouvert 7 jours sur 7. On
accueillerait un soir Shelter ; un autre, Body & Soul. Il ne resterait plus à
côté qu'à ouvrir la salle du bas et la transformer en une sorte de restaurant
disco dans l'esprit du Hard Rock Cafe avec des hommages rendus à tous ceux qui
ont participé au mouvement. Nous dégagerions ensuite une partie des bénéfices
réalisés que nous reverserions à la communauté.
Les occupants
actuels des lieux ne l'entendent probablement pas de cette oreille…
Ils n'en sont
pas propriétaires… Rien n'est impossible ! Un homme comme David Geffen n'aurait
pas besoin de plus de 5 minutes pour y parvenir !
En d'autres
termes, tu recherches un partenaire…
Oui, mais
avant tout quelqu'un qui a un rapport particulier à la musique. Je serais prêt à
mettre jusqu'à ma dernière liquette dans cette affaire…
Le magazine
anglais DJ a publié en 1996 un top 50 des soirées avec, en numéro 1, le
Paradise Garage. Ce, près de dix ans après sa fermeture. Etrange, non ?
C'est
pourquoi j'ai tellement envie de rouvrir le Garage. Ce serait le moyen de
montrer au monde l'esprit de camaraderie qui y régnait, que l'on ait pu être
gay, hétéro, noir ou blanc. Parce que dès lors qu'on danser ensemble, on peut
vivre ensemble. Je me souviens d'un séminaire du Billboard, il y a quelques
années à Chicago. Il y avait tous ces DJ's house comme Steve 'Silk' Hurley et
Maurice Joshua. Quelqu'un leur a demandé qui les avait inspirés, ils ont répondu
: Prelude et West End ! Prelude n'existe plus en tant que tel, puisque racheté
par un distributeur canadien, mais je n'ai pu m'empêcher d'aller les remercier
pour avoir maintenu cet esprit en vie. Tous ces honneurs qui m'ont été rendus à
travers West End et le Paradise Garage ne font que renforcer ma conviction et
mon envie de contineur. Car quand tu reçois, tu as aussitôt envie de donner…
On ne peut
s'empêcher de constater combien ton état d'esprit est éloigné de celui qui
prévaut dans le milieu du nightclubbing aujourd'hui…
C'est clair
et c'est pourquoi nombre de ceux qui sont dans le business aujourd'hui ne
risquent pas de mourir d'une crise cardiaque ! Des gens comme David Mancuso et
Michael Brody n'ont pas agi par appât du gain,ils se sont entièrement dévolus au
plaisir du public. Aujourd'hui, les promoteurs sont bien plus accaparés par
leurs bilans comptables que par la qualité de la musique…
Faire venir 3
ou 4 DJ's pour une seule et même soirée n'a guère de sens à mes yeux. Simplement
parce qu'ils n'ont pas vraiment le temps de se plonger réellement dans ce qu'ils
font. Un DJ par soirée, c'est largement suffisant. Pour moi, c'est on ne peut
plus simple. Je fais tout mon possible pour qu'il travaille dans les meilleures
conditions, et il en fait de même vis-à-vis du public. J'ai toujours agi de la
sorte et c'est pour cette raison que les liens qui m'unissent à tous ceux avec
qui j'ai travaillé n'ont jamais cessé d'exister. Je suis reconnaissant pour ce
que Dieu m'a donné, qui m'a permis de donner au lieu d'avoir à recevoir.
D'ailleurs, à la fin de mon livre, je n'ai pu m'empêcher de préciser combien on
peut recevoir quand on est prêt à donner. Ce peut être égoïste quelque part,
mais c'est bon. Et j'incite les enfants à suivre cette démarche.
C'est
tellement merveilleux, cette impression d'avoir apporté quelque chose à
quelqu'un…
MEL CHEREN My Life and the
Paradise Garage – Keep On Dancing (edited by 24 Hours For Life Inc.)
Extraits d'une interview
parue en janvier 2000