Nous reprenons
cette année notre série de conversations de la manière dont nous l'avions
rouverte à la rentrée de septembre. Avec la même personne et pour les mêmes
raisons, sauf que cette fois, c'est suivi d'effets… En d'autres mots, avec
Louie Vega, lequel ouvre son crédit pour 2005 avec la sortie ce mois-ci de
l'album Extensions d'Elements Of Life, en guise de
préambule à nombre de projets excitants. Soyez les premiers à savoir…
Alors,
comment allez vous M'sieur le directeur?
Très bien.
L'album se présente exactement de la manière dont je l'avais imaginé. Beaucoup
de ceux qui s'y sont impliqués ont accompli un excellent travail. Nous avons 5
nouveaux morceaux à vocation sensiblement plus club que la version originale de
l'album. Pas clubby mainstream, mais plus dance, je dirais. Ils ont sensiblement
boosté les tempos et réalisé des grooves accrocheurs…
A l'image de
"Sunshine" que nous avons eu en tant que Single Of The Week fin décembre…
Nous avons
décidé de la sortie sous forme d'édition limitée dont nous avons envoyé 1200
copies au Japon et 600 en Europe où nous avons sélectionné 3 à 4 points de vente
spécialisés. Nous voulions quelque chose de spécial, quelque chose de difficile
à trouver et différent par rapport à l'album sur lequel on retrouvera le morceau
fractionné en 2 versions différentes. Tu sais combien Joe
(Claussell) affectionne les longs
morceaux… Il est venu avec une version de… 16 minutes. Sublimissime, issue d'une
session incroyable avec Raul (Midon) et Josh (Milan)
qui, évoluant dans des tons similaires, ont interprété chacun un couplet. En
fait, c'était un interlude au départ. Joe m'a suggéré d'en faire une chanson à
part entière en y apposant des textes. Je pensais initialement impliquer tout le
groupe : Anané, Raul et Blaze, mais nous étions déjà impliqués dans un autre
projet qui devrait voir le jour en février avec Anané si bien que j'ai dit à
Raul : Tu fais le premier couplet, Josh le second et vous faites le troisième
ensemble…
Pour le moins
surpris d'être le seul sur ton planning d'interviews à l'occasion de ton passage
à Paris…
C'est pas un
souci. Tout a été organisé en une quinzaine de jours. C'est bien de t'avoir là.
En plus, te seras le seul à avoir les infos. Nous avons beaucoup de projets en
cours dont les gens se rendront compte au moment de leurs sorties plutôt que
d'en entendre parler…
J'ai encore à
l'esprit cette conversation que nous avons eue en juin dernier au cours de
laquelle nous évoquions la réunion des énergies au sein de la communauté pour
augmenter son impact. Un exemple a été donné depuis par Blaze avec le projet
Keep Hope Alive, tandis que l'autre à mes yeux n'est autre que ce nouvel
album que tu sors… Pour autant, le contexte semble n'avoir jamais été aussi ardu
en termes d'exposition quant à ces musiques que nous aimons par opposition au
tout venant habituel…
Il est
dommage de voir toutes ces choses si importantes ne pas recueillir l'attention
qu'elles méritent, mais que peut-on y faire ? Quant il est question de presse,
elle ne se consacre qu'à la prochaine hype, le truc du moment… Des projets comme
Keep Hope Alive devraient faire l'objet de plus d'attention. Pour ce qui me
concerne, j'en ai pris mon parti. Je n'ai d'autre intention que de faire de la
musique de qualité, la sortir et si je vois qu'elle suscite l'intérêt et que
l'on croit en elle, alors tout va bien. Et si ce n'est pas le cas, que puis-je
dire ? On ne peut pas forcer le cours des choses…
Dont acte,
mais quid du sens des valeurs ? Regarde la manière dont les choses ont évolué
ces 30 dernières années. Que reste-t-il de cette période par opposition au
disco, au funk et autres du genre ? Cela me ramène aux propos d'un Jeff Mills
qui, il y a quelques mois, me disait que le Stevie Wonder de l'électronique
n'est pas encore né !
On ne saurait
comparer ces périodes. Elles sont totalement différentes. Aujourd'hui, ce sont
les DJ's qui font de la musique, alors qu'à l'époque c'étaient des musiciens et
des arrangeurs. Pour moi, la musique live, la musique organique passe l'épreuve
du temps. Il suffit par exemple d'écouter Songs In The Key Of Life de Stevie
Winder pour comprendre… Encore une fois, la musique était conçue par des
musiciens, des artistes. Ce n'est plus le cas depuis 85, avec l'apparition de la
house music, conçue par des DJ's et donc non plus par des musiciens de
formation, par définition capables de signer un arrangement à la guitare…
D'accord,
mais le public pourrait tout autant mettre en avant le fait que tu es (aussi un)
DJ…
C'est vrai,
mais il y a aussi des DJ's qui s'avèrent être des musiciens, et c'est la manière
dont je me vois. Lorsque je joue derrière les platines, je suis un musicien,
même si c'est complètement différent. Tu observes le dancefloor et tu le vois
évoluer. Je le fais depuis tant d'années et dans tant d'endroits différents que
c'est quelque chose qui vient naturellement et de là (montrant son cœur), à
l'image de ce que faisaient ces fameux musiciens à l'époque. C'est quelque chose
que je porte en moi. J'ai appris d'eux et c'est là d'où je viens. Encore une
fois, la musique était l'œuvre de musiciens et d'arrangeurs à l'époque. Beaucoup
d'entre eux n'allaient pas dans les clubs, par opposition aux DJ's à partir de
85. Et je dois dire que les uns comme les autres ont apporté quelque chose…
Quelle est
l'étape suivante ?
Jouer live.
Nous avons fait une tournée de 12 dates en juillet 2003. J'ai réuni autour de
moi un groupe de 14 personnes qui ont fini par se comporter telles une famille.
Nous avons fait le. Montreux Jazz Festival, le North Sea Jazz Festival et des
autres dans le genre. J'ai fait mon entrée dans ce qui pour moi est un monde
nouveau où je sens que mon avenir se trouve. Nous avons plein de projets en ce
sens, à commencer par un grand show à NY le 19 de ce mois au Marquee suivi de
dates à Las Vegas et L.A. Comme tu le vois, j'ai entrevu de nouveaux horizons
avec ce projet et c'est quelque chose qui va m'amener ailleurs. C'est avec lui
que je parle aujourd'hui (montrant
une grande photo de Jose Feliciano). C'est quelque chose de très
grand, bien au-delà du monde la nuit, de l'électronique, quel que soit le nom
qu'on veut bien lui donner…
Le retour à
la musicalité ?
Pour moi, il
s'agit du mélange de la musicalité avec mon propre background. Je suis un DJ par
définition, mais aussi un visionnaire d'un point de vue musical dans le même
temps. Si tu écoutes Nuyorican Soul et Elements Of Life, ils représentent ce que
je suis, ce que je fais et ce que j'aime. J'aile sentiment que cet album marque
le début de quelque chose qui va durer pendant des années. Tous ceux qui ont
participé à sa réalisation l'adorent, comme Blaze. Nous aimons travailler
ensemble et ce n'est pas fini. Je travaille aujourd'hui à l'enregistrement de
l'album d'Anané avec des producteurs cap verdiens (parce que c'est là d'où elle
vient) y compris l'un de ceux qui a travaillé avec Cesaria Evora et nous avons
prévu d'y ajouter des contributions de Kenny
(Dope) Joe (Claussell) et moi-même… Et nous passons d'un
projet à l'autre à l'image de celui avec Lucito Quintero (percussionniste
sur cet album) avec qui nous avons commencé l'enregistrement d'un LP…
Tu fais là ce
que l'on serait normalement en droit d'attendre d'une major…
C'est clair…
Oh yeah. Tout le monde ne
comprend pas nécessairement ma musique au moment où elle sort. S'agissant d'EOL,
cela a pris deux ans. Tourner, jouer en présence d'un public qui comprend ce que
je fais puis voir le tout live amène à un autre niveau. Ce n'est pas que j'ai
voulu faire ce genre de disque que l'on joue aux heures de pointe dans un club
pouvant accueillir 8000 personnes, j'ai simplement essayé de faire de la bonne
musique. Une bonne part d'entre elle est personnelle, en ce qu'elle est le
reflet de mes expériences…
J'en viens à
penser que ce n'est pas tant la musique elle-même qui importe, mais ce qu'elle
suggère… Des émotions, des images, des souvenirs, comme ce fameux "Thank You" de
BeBe Winans que j'ai écouté la première fois alors que tu jouais à NY à
l'occasion d'une soirée Problem Child…
Hmm, ça fait
un sacré bail. Quel était le nom de cette fille au fait ? Elle ne travaillait
pas pour nous, mais aurait bien voulu. Elle était là ce soir-là et c'était l'une
des amies de Joann ? Il est merveilleux de savoir combien ce morceau peut
t'avoir touché comme d'autres. C'est l'une des raisons pour lesquelles je fais
de la musique aujourd'hui.
Même chose
pour ce qui me concerne en me faisant l'écho de tout cela pour nos lecteurs, en
leur donnant des extraits real audio, en essayant de trouver le mot juste au
moment d'écrire, en rencontrant ceux à propos desquels ils veulent avoir plus
d'informations, puis en apportant notre soutien à la communauté et en essayant
de la fédérer. J'ai effectivement le sentiment, comme tu le disais en juin
dernier, qu'il nous faut penser, agir différemment et essayer de nous ouvrir les
uns aux autres…
C'est évident
Pourquoi crois-tu que. Kevin (Hedge)
et moi avons décidé d'unir nos forces en lançant Roots ? C'est devenu une
soirée étonnante à NY. Il y a un bon feeling dans l'endroit, parce que nous
avons tous les deux le même but, la même approche de la musique. Le fait d'avoir
mon propre label m'a beaucoup appris. Il a fallu que je me bouge. Nous sommes
aujourd'hui distribués dans 9 pays. Il m'a fallu tout faire par moi-même au
début et je me sens bien mieux aujourd'hui. Parce que j'ai le contrôle. Je sais
ce que je voulais faire et comment le marketer. Je continue d'apprendre jour
après jour. Et je préfère avoir à prendre les décisions moi-même plutôt que
d'avoir confié cette tâche à quelqu'un qui ne comprendrait pas nécessairement ce
que je fais. Et je peux te jurer que ça va être le feu avec notre prochain
projet…
Ne crois pas
pour autant que tout sera calibré de la même manière. J'envisage le futur d'EOL
ainsi que celui de mon propre label, mais je n'en oublie pas pour autant Masters
At Work qui reste d'actualité. Kenny et moi avons MAW Records et nous allons
sortir un nouvel album de Masters At Work qui sera d'influence sensiblement plus
rock et électronique…
Avec, en
ligne de mire, plusieurs soirées MAW à Miami ?
Oui, nous
voulons faire une soirée MAW pour présenter l'album et une autre pour célébrer
les 10 ans de MAW Records…
Alors qu'en
est-il de cet album de MAW ?
Nous venons
juste de finir une session Afrika Bambaataa qui sera de la partie avec La Ley…
Un concept
dans le genre de celui de Nuorican Soul.
Non, du fait
de ses influences rock. C'est un album de Masters At Work. MAW s'est toujours
adressé à une audience plus jeune, tandis Nuyorican Soul était destiné à un
public plus sophistiqué. Bien que tous deux soient le fruit de notre travail à
Kenny et moi ; ce qui explique pourquoi nous avons eu de temps à autres des
morceaux qui ont pu paraître plus recherchés comme à mon sens"Thank You" ou
"It's Alright I Feel It"… Ce ne sont pas ce que l'on pourrait des chansons
typiquement house, mais de vraies chansons avec beaucoup de signification….
Serait-ce à
dire qu'une chanson house n'est pas une vraie chanson ?
?
Non, bien que
beaucoup d'entre elles aient quelque chose qui manque. Cela étant, l'underground
a accouché de véritables standards sous l'impulsion d'artistes Barbara Tucker,
Dawn Tallman, Kenny Bobien. L'album de MAW album sera très différent. Je suis
très excité car nous n'avons pas eu à ce jour l'occasion de faire part de ces
(autres) influences tirées de groupes comme The Clash et d'autres de la même
période. Nous avons collaboré avec Beto Cuevas qui est le chanteur leader d'un
groupe qui s'appelle La Ley, très connu dans le milieu du rock hispanique et
nous avons produit un morceau intitulé "Loud" très éloigné de ce que l'on
connaît à ce jour de MAW. Beaucoup sont ceux qui ne vont pas reconnaître Masters
At Work et j'adore ça. Je pense que le prochain album de MAW devrait être
intéressant en ce qu'il est une réinvention de MAW par là même. Nous avons par
ailleurs terminé nos sessions avec Thievery Corporation featuring David Byrne
des Talking Heads. Nous avons fait une chanson pour lui et avons également
travaillé avec Stephanie Mills. Cela aurait également pu être un album à
vocation commerciale en nous voyant travailler par exemple avec Jennifer Lopez.
On collabore avec tellement d'artistes différents. Je pense que tout devrait
sortir cette année, ce qui ne fera pas de mal à notre industrie qui en a bien
besoin…
Fort d'une
musique instantanément identifiable…
On ne peut
rien te cacher…
C'est ce qui
manque aujourd'hui…
Oui et non.
La house music a un besoin régulier de revenir à l'underground pour se
ressourcer et être capable de se régénérer. Pour moi, c'est une nécessité. Je ne
vois pas Masters At Work être autrement qu'underground. Je ne nous perçois pas
comme un groupe dit commercial dans la mesure où nous n'avons, qui plus est,
jamais eu de top 5, quand bien même nous avons eu "To Be In Love" et d'autres
très beaux morceaux qui ont eu un impact certain…
Oui, et ils
sont toujours dans les mémoires...
Oui et je
trouve ça cool, mais rien de comparable à Daft Punk qui a su tirer l'underground
à un autre niveau. Je ne sais pas s'ils seront capables de recommencer, mais la
house à mon sens est redevenue undergound aujourd'hui. Il est clair qu'il peut
toujours y avoir une ou deux exceptions, mais il y a aussi et avant tout tous
ces hybrides plus ou moins électroïdes. On assiste en ce moment à beaucoup de
travail d'expérimentation et je suis sûr qu'il finira bien par en ressortir
quelque chose à un moment ou un autre…
Ultra Naté
parlait même de révolution avec le retour à de la "vraie" musique…
Je crois que
cela se passe déjà aujourd'hui avec un certain nombre de personnes allant dans
cette direction…
2004 aura été
un excellent cru en termes de qualité. Ce qui est quelque peu paradoxal au
regard de l'état actuel des ventes de disques…
Il y a de la
création à n'importe quel moment et ce n'est pas ce qui importe en définitive.
Il y aura toujours des esprits créatifs quelle que soit la période…
Exact, mais
encore faut-il disposer d'un minimum de finances pour être en mesure de sortir
ces projets…
C'est clair,
mais ainsi que je l'ai dit précédemment, la musique est underground, tant et si
bien que la seule manière de parvenir à tes fins est de saisir soi-même le
taureau par les cornes. La seule solution qui s'est offerte à moi de donner
corps à EOL vient de ce que j'ai du faire moi-même pour y arriver. J'ai tout
payé moi-même, j'ai tout organisé par moi-même avec l'aide de mes musiciens,
chanteurs et tous ceux que je connaissais. J'ai lancé ce projet, parce que je ne
voyais pas d'autres solutions pour qu'il existe.
A l'instar de
Joe (Claussell) qui met les dernières touches à son propre projet, voire encore
de nous-mêmes avec ce site… Je me souviens lui avoir dit combien je pouvais
ressentir une solitude certaine à certains moments et de ce qu'il m'a répondu :
Si cela ne te convient pas, laisse tomber. Mais c'est ce que tu veux, alors
fonce…
Il a
complètement raison. Le problème chez beaucoup de gens dans ce business, c'est
qu'ils passent leur temps à se plaindre. Oublie ce genre de réaction et fais ce
que tu as à faire comme tu le veux. Tu ne ramasseras peut-être pas tout l'argent
qu'il y a sur la planète, mais tu peux toujours faire quelque chose et le faire
différemment. Tu ne peux atteindre un objectif qu'à condition que tu le
veuilles. On ne peut s'asseoir dans un coin
Et se
plaindre en disant : ooooh, la house n'est pas commerciale, elle n'est pas ceci
ou cela. Elle est ce que tu veux bien qu'elle soit. Faire de la bonne musique
(du bon travail), c'est ce qui compte. Nous venons de cette scène, nous évoluons
et nous avons des projets tout comme c'est le cas d'autres scènes. Il faut voir
notre musique en se disant qu'elle est underground et qu'elle constitue en cela
le terreau d'où provient l'expérimentation. Nous avons pour ce qui nous concerne
(les Masters At Work) pratiquement tout fait en matière de house, en la mêlant à
des influences africaines, latines, soul, jazz, funk, etc. Nous faisons des
disques et continuons à donner notre vision de la house de la manière dont il
nous sied en même temps que nous atteignons de nouveaux niveaux et il n'est pas
impossible que nous fassions un jour un album bossa. Et il y aura toujours notre
patte ; c'est la manière dont nous avons grandi ici à New York.
Et je serais
même tenté d'ajouter, pour ce qui concerne la dénomination de ce site, qu'elle
se veut une référence non pas au seul art du mix dans les beats, mais à celui
des atmosphères et par conséquent des publics et de leurs cultures…
Les jeunes
générations d'aujourd'hui ont besoin de davantage de connaissances à propos de
la musique. Elles ont besoin qu'on les éduque…
ELEMENTS OF LIFE
Extensions LP (à paraître mi-janvier sur Vega Records)
Plus d'infos :
mawrecords.com